Pierre Stépanovitch frissonna; ils se regardèrent l'un l'autre.
— Je vous ai dit tantôt pourquoi vous avez besoin du sang de Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lançaient des flammes. — C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre indissoluble l'union de vos groupes. Tout à l'heure vous vous y êtes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez parfaitement qu'il se refuserait à dire: «Je ne dénoncerai pas», et qu'il ne s'abaisserait point à mentir devant nous. Mais moi, pour quel objet vous suis-je nécessaire maintenant? Depuis mon retour de l'étranger, je n'ai pas cessé d'être en butte à vos obsessions. Les explications que jusqu'à présent vous m'avez données de votre conduite sont de pures extravagances. En ce moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles à Lébiadkine, afin de fournir à Fedka l'occasion de l'assassiner. Je le sais, vous supposez que je veux en même temps me débarrasser de ma femme. En me liant par une solidarité criminelle, vous espérez prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me dominer? Pourquoi y tenez-vous? À quoi, diable, vous suis-je bon? Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre homme? Laissez-moi en repos.
— Fedka lui-même est allé vous trouver? articula avec effort
Pierre Stépanovitch.
— Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles… Mais, tenez, il va lui-même le confirmer, il est là… dit en tendant le bras Nicolas Vsévolodovitch.
Pierre Stépanovitch se retourna vivement. Sur le seuil émergeait de l'obscurité une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond était vêtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme qui est chez lui; un large rire découvrait ses dents blanches et bien rangées; ses yeux noirs à reflet jaune furetaient dans la chambre et observaient les «messieurs». Il y avait quelque chose qu'il ne comprenait pas; évidemment Kiriloff était allé le chercher tout à l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à franchir.
— Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez qu'il nous entendît débattre notre marché, ou même qu'il me vît vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et, sans attendre la réponse, il sortit. En proie à une sorte de folie, Verkhovensky se mit à sa poursuite et le rejoignit sous la porte cochère.
— Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude.
Stavroguine essaya de se dégager par une brusque saccade, mais il n'y réussit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il empoigna Pierre Stépanovitch par les cheveux, le lança de toute sa force contre le sol et s'éloigna. Mais il n'avait pas fait trente pas que son persécuteur le rattrapait de nouveau.
— Réconcilions-nous, réconcilions-nous, murmura Pierre
Stépanovitch d'une voix tremblante.
Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules, mais il continua de marcher sans retourner la tête.