— Excellence, repartit Stépan Trophimovitch, — j'ai été témoin dans ma jeunesse d'un fait caractéristique. Un jour, au théâtre, deux spectateurs se rencontrèrent dans un couloir, et, devant tout le public, l'un d'eux donna à l'autre un retentissant soufflet. Aussitôt après, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprécie trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se contenta de dire d'un air vexé à sa victime exactement ce que je viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: «Je me suis trompé… pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple malentendu.» Et comme, néanmoins, l'individu giflé continuait à récriminer, le gifleur ajouta avec colère: «Voyons, puisque je vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous encore?»
— C'est… c'est sans doute fort ridicule… répondit Von Lembke avec un sourire forcé, — mais… mais est-il possible que vous en voyiez pas combien je suis moi-même malheureux?
Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le désespoir d'un coeur navré. Qui sait? encore un moment, et peut-être le gouverneur aurait éclaté en sanglots. Stépan Trophimovitch le considéra d'abord avec stupéfaction; puis il inclina la tête et reprit d'un ton profondément pénétré:
— Excellence, ne vous inquiétez plus de ma sotte plainte; faites- moi seulement rendre mes livres et mes lettres…
En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie
Mikhaïlovna arrivait avec toute sa société.
III
À gauche du perron, une entrée particulière donnait accès aux appartements de la gouvernante, mais cette fois toute la bande s'y rendit en traversant la salle, sans doute parce que dans cette pièce se trouvait Stépan Trophimovitch dont on connaissait déjà l'aventure. Le hasard avait voulu que Liamchine n'allât point avec les autres chez Barbara Pétrovna. Grâce à cette circonstance, le Juif apprit avant tout le monde ce qui s'était passé en ville; pressé d'annoncer d'aussi agréables nouvelles, il loua un mauvais cheval de Cosaque et partit à la rencontre de la société qui revenait de Skvorechniki. Je présume que Julie Mikhaïlovna, malgré sa fermeté, se troubla un peu en entendant le récit de Liamchine, mais cette impression dut être très fugitive. Par exemple, le côté politique de la question ne pouvait guère préoccuper la gouvernante: à quatre reprises déjà Pierre Stépanovitch lui avait assuré qu'il n'y avait qu'à fustiger en masse tous les tapageurs de la fabrique, et depuis quelque temps Pierre Stépanovitch était devenu pour elle un véritable oracle. «Mais… n'importe, il me payera cela», pensa-t-elle probablement à part soi: il, c'était à coup sûr son mari. Soit dit en passant, Pierre Stépanovitch ne figurait point dans la suite de Julie Mikhaïlovna lors de l'excursion à Skvorechniki, et durant cette matinée personne ne le vit nulle part. J'ajoute que Barbara Pétrovna, après avoir reçu ses visiteurs, retourna avec eux à la ville, voulant absolument assister à la dernière séance du comité organisateur de la fête. Selon toute apparence, ce ne fut pas sans agitation qu'elle apprit les nouvelles communiquées par Liamchine au sujet de Stépan Trophimovitch.
Le châtiment d'André Antonovitch ne se fit pas attendre. Dès le premier coup d'oeil qu'il jeta sur son excellente épouse, le gouverneur sut à quoi s'en tenir. À peine entrée, Julie Mikhaïlovna s'approcha avec un ravissant sourire de Stépan Trophimovitch, lui tendit une petite main adorablement gantée et l'accabla des compliments les plus flatteurs: on aurait dit qu'elle était tout entière au bonheur de le voir enfin chez elle. Pas une allusion à la perquisition du matin, pas un mot, pas un regard à Von Lembke dont elle semblait ne pas remarquer la présence. Bien plus, elle confisqua immédiatement Stépan Trophimovitch et l'emmena au salon comme s'il n'avait pas eu à s'expliquer avec le gouverneur. Je le répète: toute femme de grand ton qu'elle était, je trouve que dans cette circonstance Julie Mikhaïlovna manqua complètement de tact. Karmazinoff rivalisa avec elle (sur la demande de la gouvernante il s'était joint aux excursionnistes; tout au plus pouvait-on appeler cela une visite; néanmoins cette politesse tardive et indirecte n'avait pas laissé de chatouiller délicieusement la petite vanité de Barbara Pétrovna). Entré le dernier, il n'eut pas plus tôt aperçu Stépan Trophimovitch qu'il poussa un cri et courut à lui les bras ouverts en bousculant même Julie Mikhaïlovna.
— Combien d'étés, combien d'hivers! Enfin… Excellent ami!
Il l'embrassa, c'est-à-dire qu'il lui présenta sa joue. Stépan
Trophimovitch ahuri dut la baiser.