— Cher, me dit-il le soir en s'entretenant avec moi des incidents de la journée, — je me demandais dans ce moment-là lequel était le plus lâche, de lui qui m'embrassait pour m'humilier, ou de moi, qui, tout en le méprisant, baisais sa joue alors que j'aurais pu m'en dispenser… pouah!

— Eh bien, racontez-donc, racontez tout, poursuivit de sa voix sifflante Karmazinoff.

Prier un homme de faire au pied levé le récit de toute sa vie depuis vingt-cinq ans, c'était absurde, mais cette sottise avait bonne grâce.

— Songez que nous nous sommes vus pour la dernière fois à Moscou, au banquet donné en l'honneur de Granovsky, et que depuis lors vingt-cinq ans se sont écoulés… commença très sensément (et par suite avec fort peu de chic) Stépan Trophimovitch.

— Ce cher homme! interrompit Karmazinoff en saisissant son interlocuteur par l'épaule avec une familiarité qui, pour être amicale, n'en était pas moins déplacée, — mais conduisez-nous donc au plus tôt dans votre appartement, Julie Mikhaïlovna, il s'assiéra là et racontera tout.

Et pourtant je n'ai jamais été intime avec cette irascible femmelette, me fit observer dans la soirée Stépan Trophimovitch qui tremblait de colère au souvenir de son entretien avec Karmazinoff, — déjà quand nous étions jeunes tous deux, nous n'éprouvions que de l'antipathie l'un pour l'autre…

Le salon de Julie Mikhaïlovna ne tarda pas à se remplir. Barbara Pétrovna était dans un état particulier d'excitation, bien qu'elle feignît l'indifférence; à deux ou trois reprises je la vis regarder Karmazinoff avec malveillance et Stépan Trophimovitch avec colère. Cette irritation était prématurée, et elle provenait d'un amour inquiet: si, dans cette circonstance, Stépan Trophimovitch avait été terne, s'il s'était laissé éclipser devant tout le monde par Karmazinoff, je crois que Barbara Pétrovna se serait élancée sur lui et l'aurait battu. J'ai oublié de mentionner parmi les personnes présentes Élisabeth Nikolaïevna; jamais encore je ne l'avais vue plus gaie, plus insouciante, plus joyeuse. Avec Lisa se trouvait aussi, naturellement, Maurice Nikolaïévitch. Puis, dans la foule des jeunes dames et des jeunes gens d'assez mauvais ton qui formaient l'entourage habituel de Julie Mikhaïlovna, je remarquai deux ou trois visages nouveaux: un Polonais de passage dans notre ville, un médecin allemand, vieillard très vert encore, qui riait brusquement à tout propos, et enfin un tout jeune prince arrivé de Pétersbourg, figure automatique engoncée dans un immense faux col. La gouvernante traitait ce dernier visiteur avec une considération visible et même paraissait inquiète de l'opinion qu'il pourrait avoir de son salon…

— Cher monsieur Karmazinoff, dit Stépan Trophimovitch qui s'assit sur un divan dans une attitude pittoresque et qui se mit soudain à susseyer tout comme le grand romancier, — cher monsieur Karmazinoff, la vie d'un homme de notre génération, quand il possède certains principes, doit, même pendant une durée de vingt- cinq ans, présenter un aspect uniforme…

Croyant sans doute avoir entendu quelque chose de fort drôle, l'Allemand partit d'un bruyant éclat de rire. Stépan Trophimovitch le considéra d'un air étonné qui, du reste, ne fit aucun effet sur le vieux docteur. Le prince se tourna aussi vers ce dernier et l'examina nonchalamment avec son pince-nez.

— …Doit présenter un aspect uniforme, répéta exprès Stépan Trophimovitch en traînant négligemment la voix sur chaque mot. — Telle a été ma vie durant tout ce quart de siècle, _et comme on trouve partout plus de moines que de raison, _la conséquence a été que durant ces vingt-cinq ans je…