— Vous êtes dans une disposition d'esprit si chagrine que vous ne trouvez même rien à me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne manquait pas d'à-propos: je vis toujours selon le calendrier, c'est lui qui règle chacune de mes actions. Vous vous étonnez de m'entendre parler ainsi?
Elle quitta brusquement la fenêtre et prit place sur un fauteuil.
— Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n'avons pas longtemps à être ensemble, et je veux dire tout ce qu'il me plaît… Pourquoi n'en feriez-vous pas autant?
Nicolas Vsévolodovitch s'assit à côté de la jeune fille et doucement, presque craintivement, la prit par la main.
— Que signifie ce langage, Lisa? Quelle peut en être la cause subite? Pourquoi dire que «nous n'avons pas longtemps à être ensemble»? Voilà déjà la seconde phrase énigmatique qui sort de ta bouche depuis une demi-heure que tu es éveillée.
— Vous vous mettez à compter mes phrases énigmatiques? reprit- elle en riant. — Mais vous rappelez-vous quel a été mon premier mot hier, en arrivant ici? Je vous ai dit que c'était un cadavre qui venait chez vous. Voilà ce que vous avez cru nécessaire d'oublier. Vous l'avez oublié, ou vous n'y avez pas fait attention.
— Je ne m'en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre? Il faut vivre…
— Et c'est tout? Vous avez perdu toute votre éloquence. J'ai eu mon heure de vie, c'est assez. Vous vous souvenez de Christophore Ivanovitch?
— Non, je n'ai aucun souvenir de lui, répondit Nicolas
Vsévolodovitch en fronçant le sourcil.
— Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance à Lausanne? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il ne manquait jamais de dire: «Je viens pour une petite minute», et il restait toute la journée. Je ne veux pas ressembler à Christophore Ivanovitch et rester toute la journée.