Mais leur conversation serait trop étrange à rapporter. Pendant ce temps, tous deux, la main dans la main, cheminaient d'un pas rapide, on les aurait pris pour des aliénés. Ils marchaient dans la direction de l'incendie. Maurice Nikolaïévitch n'avait pas encore perdu l'espoir de rencontrer à tout le moins quelque charrette, mais on n'apercevait personne. Une petite pluie fine ne cessait de tomber, obscurcissant tout le paysage et noyant tous les objets dans une même teinte plombée qui ne permettait pas de les distinguer les uns des autres. Quoiqu'il fît jour depuis longtemps, il semblait que l'aube n'eût point encore paru. Et, soudain, de ce froid brouillard se détacha une figure étrange, falote, qui marchait à la rencontre des deux jeunes gens. Quand je me représente maintenant cette scène, je pense que je n'en aurais pas cru mes yeux si j'avais été à la place d'Élisabeth Nikolaïevna; pourtant elle poussa un cri de joie et reconnut tout de suite l'homme qui s'avançait vers elle. C'était Stépan Trophimovitch. Par quel hasard se trouvait-il là? Comment sa folle idée de fuite avait-elle pu se réaliser? — on le verra plus loin. Je noterai seulement que, ce matin là, il avait déjà la fièvre, mais la maladie n'était pas un obstacle pour lui: il foulait d'un pas ferme le sol humide; évidemment il avait combiné son entreprise du mieux qu'il avait pu, dans son isolement et avec toute son inexpérience d'homme de cabinet. Il était en «tenue de voyage», c'est-à-dire qu'il portait un manteau à manches, une large ceinture de cuir verni serrée autour de ses reins par une boucle, et de grandes bottes neuves dans lesquelles il avait fait rentrer son pantalon. Sans doute depuis fort longtemps déjà il s'était imaginé ainsi le type du voyageur; la ceinture et les grandes bottes à la hussarde, qui gênaient considérablement sa marche, il avait dû se les procurer plusieurs jours à l'avance. Un chapeau à larges bords et une écharpe en poil de chameau enroulée autour du cou complétaient le costume de Stépan Trophimovitch. Il tenait dans sa main droite une canne et un parapluie ouvert, dans sa main gauche un sac de voyage fort petit, mais plein comme un oeuf. Ces trois objets, — la canne, le parapluie et le sac de voyage, étaient devenus, au bout d'une verste, très fatigants à porter.
À la joie irréfléchie du premier moment avait succédé chez Lisa un étonnement pénible.
— Est-il possible que ce soit bien vous? s'écria-t-elle en considérant le vieillard avec tristesse.
En proie à une sorte d'exaltation délirante, il s'élança vers elle:
_— Lise! Chère, chère, _se peut-il aussi que ce soit vous… au milieu d'un pareil brouillard? Voyez: les lueurs de l'incendie rougissent le ciel! _Vous êtes malheureuse, n'est-ce pas? _Je le vois, je le vois, ne me racontez rien, mais ne m'interrogez pas non plus. _Nous sommes tous malheureux, mais il faut les pardonner tous. Pardonnons, Lise, _et nous serons libres à jamais. Pour en finir avec le monde et devenir pleinement libre, — il faut pardonner, pardonner et pardonner!
— Mais pourquoi vous mettez-vous à genoux?
— Parce qu'en prenant congé du monde je veux dire adieu, dans votre personne, à tout mon passé! — Il fondit en larmes, et prenant les deux mains de la jeune fille, il les posa sur ses yeux humides: — Je m'agenouille devant tout ce qu'il y a eu de beau dans mon existence, je l'embrasse et je le remercie! Maintenant mon être est brisé en deux: — là, c'est un insensé qui a rêvé d'escalader le ciel, _vingt-deux ans! _Ici, c'est un vieillard tué, glacé, précepteur… _chez un marchand, s'il existe pourtant, ce marchand… _Mais comme vous êtes trempée, Lise! s'écria-t- il, et il se releva soudain, sentant que l'humidité du sol se communiquait à ses genoux, — et comment se fait-il que je vous rencontre ainsi vêtue… à pied, dans cette plaine?… Vous pleurez? _Vous êtes malheureuse? _Bah! j'ai entendu parler de quelque chose… Mais d'où venez-vous donc maintenant? demanda-t- il d'un air inquiet; en même temps il regardait avec une profonde surprise Maurice Nikolaïévitch; — mais savez-vous l'heure qu'il est?
— Stépan Trophimovitch, avez-vous entendu parler là-bas de gens assassinés?… C'est vrai? C'est vrai?
— Ces gens! Toute la nuit j'ai vu l'incendie allumé par eux. Ils ne pouvaient pas finir autrement… (ses yeux étincelèrent de nouveau). Je m'arrache à un songe enfanté par la fièvre chaude, je cours à la recherche de la Russie, _existe-t-elle, la Russie? Bah! c'est vous, cher capitaine! _Je n'ai jamais douté que je vous rencontrerais dans l'accomplissement de quelque grande action… Mais prenez mon parapluie et — pourquoi donc allez-vous à pied? Pour l'amour de Dieu, prenez du moins ce parapluie; moi, je n'en ai pas besoin, je trouverai une voiture quelque part. Voyez-vous, je suis parti à pied parce que si Stasie (c'est-à-dire Nastasia) avait eu vent de mon dessein, ses cris auraient ameuté toute la rue; je me suis donc esquivé aussi incognito que possible. Je ne sais pas, on ne lit dans le Golos que des récits d'attaques à main armée sur les grands chemins; pourtant il n'est pas présumable qu'à peine en route je rencontre un brigand? _Chère Lise, _vous disiez, je crois, qu'on avait tué quelqu'un? _Ô mon Dieu, _vous vous trouvez mal!
— Allons-nous-en, allons-nous-en! cria comme dans un accès nerveux Élisabeth Nikolaïevna, entraînant encore à sa suite Maurice Nikolaïévitch; puis elle revint brusquement sur ses pas. - - Attendez, Stépan Trophimovitch, attendez, pauvre homme, laissez- moi faire sur vous le signe de la croix. Peut-être faudrait-il plutôt vous lier, mais j'aime mieux faire le signe de la croix sur vous. Priez, vous aussi, pour la pauvre Lisa, — un peu, pas beaucoup, pour autant que cela ne vous gênera pas. Maurice Nikolaïévitch, rendez à cet enfant son parapluie, rendez-le-lui tout de suite. Là, c'est bien… Partons donc, partons!