Il s'arrêta. Lisa volait comme un oiseau, sans savoir où elle allait; déjà une distance de cinquante pas la séparait de Pierre Stépanovitch, quand elle choppa contre un petit monceau de terre et tomba. Au même instant un cri terrible retentit derrière elle. Ce cri avait été poussé par Maurice Nikolaïévitch qui, ayant vu la jeune fille s'enfuir à toutes jambes, puis tomber, courait après elle à travers champs. Aussitôt Pierre Stépanovitch battit en retraite vers la maison de Stavroguine pour monter au plus vite dans son drojki.

Mais Maurice Nikolaïévitch fort effrayé se trouvait déjà près de Lisa qui venait de se relever; il s'était penché sur elle et lui avait pris la main, qu'il tenait dans les siennes. Cette rencontre se produisant dans des conditions si invraisemblables avait ébranlé la raison du capitaine d'artillerie, et des larmes coulaient sur ses joues. Il voyait celle qu'il aimait d'un amour si respectueux courir comme une folle à travers champs, à une pareille heure, par un temps pareil, n'ayant d'autre vêtement que sa robe, cette superbe robe de la veille, maintenant fripée et couverte de boue… Sans proférer un mot, car il n'en aurait pas eu la force, il ôta son manteau et le posa en tremblant sur les épaules de Lisa. Tout à coup un cri lui échappa: il avait senti sur sa main les lèvres de la jeune fille.

— Lisa, je ne sais rien, mais ne me repoussez pas loin de vous!

— Oh! oui, allons-nous-en bien vite, ne m'abandonnez pas!

Et, le prenant elle-même par le bras, elle l'entraîna à sa suite.
Puis elle baissa soudain la voix et ajouta d'un ton craintif:

— Maurice Nikolaïévitch, jusqu'à présent je m'étais toujours piquée de bravoure, mais ici j'ai peur de la mort. Je mourrai, je mourrai bientôt, mais j'ai peur, j'ai peur de mourir…

Et, tout en murmurant ces paroles, elle serrait avec force le bras de son compagnon.

— Oh! s'il passait quelqu'un! soupira Maurice Nikolaïévitch, qui promenait autour de lui des regards désespérés, — si nous pouvions rencontrer une voiture! Vous vous mouillez les pieds, vous… perdez la raison!

— Non, non, ce n'est rien, reprit-elle, — là, comme cela, près de vous j'ai moins peur, tenez-moi par la main, conduisez-moi… Où allons-nous maintenant? À la maison? Non, je veux d'abord voir les victimes. Ils ont, dit-on, égorgé sa femme, et il déclare que c'est lui-même qui l'a assassinée; ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? ce n'est pas vrai? Je veux voir moi-même ceux qui ont été tués… à cause de moi… c'est en songeant à eux que, cette nuit, il a cessé de m'aimer… Je verrai et je saurai tout. Vite, vite, je connais cette maison… il y a là un incendie… Maurice Nikolaïévitch, mon ami, ne me pardonnez pas, je suis déshonorée! Pourquoi me pardonner? Pourquoi pleurez-vous? Donnez-moi un soufflet et tuez-moi ici dans la campagne comme un chien!

— Il n'appartient à personne de vous juger maintenant, répondit d'un ton ferme Maurice Nikolaïévitch, — que Dieu vous pardonne! Moins que tout autre je puis être votre juge!