— Eh bien? fit-il d'un ton de défi en se retournant vers
Lipoutine.
Celui-ci songeait au revolver, et le souvenir de la scène précédente le faisait encore trembler de tous ses membres; mais la réponse jaillit de ses lèvres, pour ainsi dire, spontanément:
— Je pense… je pense que «de Smolensk à Tachkent on n'attend plus l'étudiant avec tant d'impatience».
— Et avez-vous vu ce que Fedka buvait à la cuisine?
— Ce qu'il buvait? c'était de la vodka.
— Eh bien, sachez qu'il a bu de la vodka pour la dernière fois de sa vie. Je vous prie de vous rappeler cela pour votre gouverne. Et maintenant allez-vous-en au diable, je n'ai plus besoin de vous d'ici à demain… Mais prenez garde à vous: pas de bêtise!
Lipoutine revint chez lui en toute hâte.
IV
Depuis longtemps il s'était muni d'un faux passeport. Chose qu'on aura peine à s'expliquer, cet homme aux instincts bourgeois, ce petit tyran domestique resté fonctionnaire nonobstant son fouriérisme, enfin ce capitaliste adonné à l'usure avait prévu de longue date qu'il pourrait avoir besoin de ce passeport pour filer à l'étranger, si… Il admettait la possibilité de ce si, quoique, bien entendu, il l'eût toujours fait suivre mentalement d'une ligne de points…
Mais maintenant l'énigmatique particule prenait soudain un sens précis. Une idée désespérée, ai-je dit, était venue à Lipoutine pendant qu'il se rendait chez Kiriloff, après s'être entendu traiter d'imbécile par Pierre Stépanovitch: cette idée, c'était de planter là tout et de partir pour l'étranger le lendemain à la première heure! Celui qui, en lisant ces lignes, serait tenté de crier à l'exagération, n'a qu'à consulter la biographie de tous les réfugiés russes: pas un n'a émigré dans des conditions moins fantastiques.