De retour chez lui, il commença par s'enfermer dans sa chambre, ensuite il procéda fiévreusement à ses préparatifs de départ. Sa principale préoccupation, c'était la somme d'argent à emporter. Quant au voyage, il n'était pas encore fixé sur la manière dont il l'entreprendrait, il songeait vaguement à aller prendre le train à la seconde ou à la troisième station avant notre ville, dût-il faire la route à pied jusque-là. Tout en roulant ces pensées dans sa tête, il empaquetait machinalement ses effets, quand soudain il interrompit sa besogne, poussa un profond soupir et s'étendit sur le divan.

Il sentait tout à coup, il s'avouait clairement que sans doute il prendrait la fuite, mais qu'il ne lui appartenait plus de décider si ce serait _avant _ou _après _l'affaire de Chatoff; qu'il était maintenant un corps brut, une masse inerte mue par une force étrangère; qu'enfin, bien qu'ayant toute facilité de s'enfuir avant le meurtre de Chatoff, il ne partirait qu'après. Jusqu'au lendemain matin il resta en proie à une angoisse insupportable, tremblant, gémissant, ne se comprenant pas lui-même. À onze heures, lorsqu'il quitta son appartement, les gens de la maison lui firent part d'une nouvelle qui courait déjà toute la ville: le fameux Fedka, la terreur de la contrée, le forçat évadé que la police recherchait en vain depuis si longtemps, avait été trouvé assassiné le matin à sept verstes de la ville, au point de jonction de la grande route avec le chemin conduisant à Zakharino. Avide d'en savoir davantage, Lipoutine sortit immédiatement de chez lui et alla aux informations; il apprit bientôt que Fedka avait été trouvé avec la tête fracassée, et que tous les indices donnaient à penser qu'on l'avait dévalisé; d'après les renseignements recueillis par la police, le meurtrier devait être un ouvrier de l'usine Chpigouline, un certain Femka qui avait pris part conjointement avec le galérien à l'incendie de la demeure des Lébiadkine et à l'assassinat de ceux-ci: sans doute une querelle s'était élevée entre les deux scélérats pour le partage du butin… Lipoutine courut au logement de Pierre Stépanovitch et questionna les gens de service; ils lui dirent que leur maître, rentré chez lui à une heure du matin, avait dormi fort paisiblement jusqu'à huit heures. Certes, rien ne pouvait paraître extraordinaire dans la mort de Fedka, c'était en quelque sorte le dénouement naturel d'une existence de brigand. Mais, la veille, Pierre Stépanovitch avait dit «Fedka a bu de la vodka pour la dernière fois de sa vie»: comment ne pas rapprocher cette parole de l'événement qui l'avait suivie de si près? Frappé d'une telle coïncidence, Lipoutine n'hésita plus. Rentré chez lui, il poussa du pied son sac de voyage sous son lit, et, le soir, à l'heure fixée, il se trouva le premier à l'endroit où l'on devait se rencontrer avec Chatoff: à la vérité, il avait toujours son passeport dans sa poche…

CHAPITRE V
LA VOYAGEUSE.
I

Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timoféievna terrifièrent Chatoff. J'ai déjà dit que je l'avais rencontré ce matin-là; il me parut bouleversé. Entre autres choses, il m'apprit que la veille, à neuf heures du soir (c'est-à-dire trois heures avant l'incendie), il s'était rendu chez Marie Timoféievna. Il alla dans la matinée visiter les cadavres, mais, d'après ce que je puis savoir, il ne fit part de ses soupçons à personne. Cependant, vers la fin de la journée, une violente tempête éclata dans son âme et… et je crois pouvoir l'affirmer, à la tombée de la nuit il y eut un moment où il voulut se lever, se rendre à la police et révéler tout. Ce qu'était ce tout, — lui-même ne le savait. Naturellement cette démarche n'eût eu d'autre résultat que de le faire arrêter comme conspirateur. Il n'avait aucune preuve contre ceux à qui il imputait les crimes récemment commis, il n'avait que de vagues conjectures qui, pour lui seul, équivalaient à une certitude. Mais, ainsi qu'il le disait lui-même, il était prêt à se perdre pourvu qu'il pût «écraser les coquins». En prévoyant chez Chatoff cette explosion de colère, Pierre Stépanovitch avait donc deviné juste, et il n'ignorait pas qu'il risquait gros à différer d'un jour l'exécution de son terrible dessein. Sans doute, en cette circonstance comme toujours, il obéit aux inspirations de sa présomptueuse confiance en soi et de son mépris pour toutes ces «petites gens», notamment pour Chatoff dont, à l'étranger déjà, il raillait l'»idiotisme pleurnicheur». Un homme aussi dénué de malice paraissait évidemment à Pierre Stépanovitch un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les «coquins» échappèrent à une dénonciation, ils ne le durent qu'à un incident tout à fait inattendu…

Entre sept et huit heures du soir (au moment même où les «nôtres» réunis chez Erkel attendaient avec colère l'arrivée de Pierre Stépanovitch), Chatoff, souffrant d'une migraine accompagnée de légers frissons, était couché sur son lit au milieu de l'obscurité; aucune bougie n'éclairait sa chambre. Il ne savait à quoi se décider, et cette irrésolution était pour lui un cruel supplice. Peu à peu il s'endormit, et durant son court sommeil il eut une sorte de cauchemar: il lui semblait qu'il était garrotté sur son lit, incapable de mouvoir un membre; sur ces entrefaites, un bruit terrible faisait trembler toute la maison: des coups violents étaient frappés contre le mur, contre la grand'porte; on cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff; en même temps le dormeur s'entendait appeler avec un accent plaintif par une voix lointaine qui lui était connue, mais dont le son l'affectait douloureusement. Il s'éveilla en sursaut, se souleva un peu sur son lit, et s'aperçut avec étonnement que l'on continuait de cogner à la grand'porte; sans être à beaucoup près aussi forts qu'ils le lui avaient paru en rêve, les coups étaient fréquents et obstinés; en bas, sous la porte cochère, retentissait toujours la voix étrange et «douloureuse»; à la vérité, elle n'était pas du tout plaintive, mais au contraire impatiente et irritée; par intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et plus ordinaire. Chatoff sauta à bas de son lit, alla ouvrir le vasistas et passa sa tête en dehors.

— Qui est là? cria-t-il, littéralement glacé d'effroi.

— Si vous êtes Chatoff, fit-on d'en bas, — veuillez répondre franchement et honnêtement: consentez-vous, oui ou non, à me recevoir chez vous?

La voix était ferme, coupante; il la reconnut!