— Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment.
Pierre Stépanovitch alla se camper devant lui et l'observa attentivement avant de prononcer un seul mot.
— Alors c'est que tout va bien et que nous persistons dans notre dessein; à la bonne heure, vous êtes un brave! répondit-il avec un sourire protecteur et par conséquent outrageant. — Allons, qu'est-ce que cela fait? ajouta-t-il d'un ton enjoué, — si je suis en retard, vous n'avez pas à vous en plaindre: je vous ai fait cadeau de trois heures.
— Je n'entends pas tenir ces heures de votre générosité, et tu ne peux pas m'en faire cadeau… imbécile!
— Comment? reprit Pierre Stépanovitch tremblant de colère, mais il se contint aussitôt, — voilà de la susceptibilité! Eh! mais nous sommes fâchés? poursuivit-il avec une froide arrogance, — dans un pareil moment il faudrait plutôt du calme. Ce que vous avez de mieux à faire maintenant, c'est de voir en vous un Colomb et de me considérer comme une souris dont les faits et gestes ne peuvent vous offenser. Je vous l'ai recommandé hier.
— Je ne veux pas te considérer comme une souris.
— Est-ce un compliment? Du reste, le thé même est froid, — c'est donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque chose d'inquiétant. Bah! Mais qu'est-ce que j'aperçois là sur la fenêtre, sur une assiette? (Il s'approcha de la fenêtre.) O-oh! une poule au riz!… Mais pourquoi n'a-t-elle pas été entamée? Ainsi nous nous sommes trouvés dans une disposition d'esprit telle que même une poule…
— J'ai mangé, et ce n'est pas votre affaire; taisez-vous!
— Oh! sans doute, et d'ailleurs cela n'a pas d'importance. Je me trompe, cela en a pour moi en ce moment: figurez-vous que j'ai à peine dîné; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est inutile à présent… hein?
— Mangez, si vous pouvez.