— Je vous remercie; ensuite je vous demanderai du thé.

Il s'assit aussitôt à l'autre bout du divan, en face de la table, et se mit à manger avec un appétit extraordinaire, mais en même temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de le regarder avec une expression de haine et de dégoût; il semblait ne pouvoir détacher ses yeux du visage de Pierre Stépanovitch.

— Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement celui-ci, sans interrompre son repas. — Ainsi nous persistons dans notre résolution, hein? Et le petit papier?

— J'ai décidé cette nuit que cela m'était égal. J'écrirai. Au sujet des proclamations?

— Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je dicterai. Cela vous est égal. Se peut-il que dans un pareil moment vous vous inquiétiez du contenu de cette lettre?

— Ce n'est pas ton affaire.

— Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes suffiront: vous écrirez que conjointement avec Chatoff vous avez répandu des proclamations, et que, à cet effet, vous vous serviez notamment de Fedka, lequel avait trouvé un refuge chez vous. Ce dernier point, celui qui concerne Fedka et son séjour dans votre logis, est très important, le plus important même. Voyez, je suis on ne peut plus franc avec vous.

— Chatoff? Pourquoi Chatoff? Pour rien au monde je ne parlerai de
Chatoff.

— Vous voilà encore! Qu'est-ce que cela vous fait? Vous ne pouvez plus lui nuire.

— Sa femme est revenue chez lui. Elle s'est éveillée et a envoyé chez moi pour savoir où il est.