Pierre Stépanovitch ne répondit pas tout de suite. «Le diable m'emporte, qu'est-ce encore que cela?» se dit-il.

— Croyez, Kiriloff, que je n'ai rien contre vous comme homme privé, et que toujours…

— Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et je me tuerai, tandis que toi, tu continueras à vivre.

— Vous voulez dire que j'ai trop peu de coeur pour me donner la mort?

Était-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment une conversation semblable? Pierre Stépanovitch n'avait pas encore pu décider cette question, et il avait résolu de «s'en remettre aux circonstances». Mais le ton de supériorité pris par Kiriloff et le mépris nullement dissimulé avec lequel l'ingénieur ne cessait de lui parler l'irritaient maintenant plus encore qu'au début de leur entretien. Peut-être un homme qui n'avait plus qu'une heure à vivre (ainsi en jugeait, malgré tout, Pierre Stépanovitch) lui apparaissait-il déjà comme un demi cadavre dont il était impossible de tolérer plus longtemps les impertinences.

— À ce qu'il me semble, vous prétendez m'écraser de votre supériorité parce que vous allez vous tuer?

Kiriloff n'entendit pas cette observation.

— Ce qui m'a toujours étonné, c'est que tous les hommes consentent à vivre.

— Hum, soit, c'est une idée, mais…

— Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m'amadouer. Tais-toi, tu ne comprendras rien. Si Dieu n'existe pas, je suis dieu.