— Voyez-vous, mon amie, vous me permettez de m'appeler votre ami, n'est-ce pas? commença précipitamment le voyageur, dès que la voiture se fut mise en marche. — Voyez-vous, je… _J'aime le peuple, c'est indispensable, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu de près. Stasie… cela va sans dire qu'elle est aussi du peuple… mais le vrai peuple, _j'entends celui qu'on rencontre sur la grande route, celui-là n'a, à ce qu'il paraît, d'autre souci que de savoir où je vais… Mais, trêve de récriminations. Je divague un peu, dirait-on; cela tient sans doute à ce que je parle vite.

Sophie Matvievna fixa sur son interlocuteur un regard pénétrant, quoique respectueux.

— Vous êtes souffrant, je crois, observa-t-elle.

— Non, non, je n'ai qu'à m'emmitoufler; le vent est frais, il est même très frais, mais laissons cela. _Chère et incomparable amie, _il me semble que je suis presque heureux, et la faute en est à vous. Le bonheur ne me vaut rien, parce que je me sens immédiatement porté à pardonner à tous mes ennemis…

— Eh bien! c'est ce qu'il faut.

— Pas toujours, _chère innocente. L'Évangile… Voyez-vous, désormais nous le prêcherons ensemble, _et je vendrai avec plaisir vos beaux livres. Oui, je sens que c'est une idée, _quelque chose de très nouveau dans ce genre. _Le peuple est religieux, _c'est admis, _mais il ne connaît pas encore l'Évangile. Je le lui ferai connaître… Dans une exposition orale on peut corriger les erreurs de ce livre remarquable que je suis disposé, bien entendu, à traiter avec un respect extraordinaire. Je serai utile même sur la grande route. J'ai toujours été utile, je le leur ai toujours dit, _à eux et à cette chère ingrate…_Oh! pardonnons, pardonnons, avant tout pardonnons à tous et toujours… Nous pourrons espérer que l'on nous pardonnera aussi. Oui, car nous sommes tous coupables les uns envers les autres. Nous sommes tous coupables!…

— Tenez, ce que vous venez de dire est fort bien, me semble-t-il.

— Oui, oui… Je sens que je parle très bien. Je leur parlerai très bien, mais, mais que voulais-je donc dire d'important? Je perds toujours le fil et je ne me rappelle plus… Me permettez- vous de ne pas vous quitter? Je sens que votre regard et… j'admire même vos façons: vous êtes naïve, votre langage est ingénu, et vous versez votre thé dans la soucoupe… avec ce vilain petit morceau de sucre; mais il y a en vous quelque chose de charmant, et je vois à vos traits… Oh! ne rougissez et n'ayez pas peur de moi parce que je suis un homme. _Chère et incomparable, pour moi une femme, c'est tout. _Il faut absolument que je vive à côté d'une femme, mais seulement à côté… Je sors complètement du sujet… Je ne sais plus du tout ce que je voulais dire. Oh! heureux celui à qui Dieu envoie toujours une femme et… je crois que je suis comme en extase. Dans la grande route même il y a une haute pensée! Voilà, voilà ce que je voulais dire, voilà l'idée que je cherchais et que je ne retrouvais plus. Et pourquoi nous ont-ils emmenés plus loin? Là aussi l'on était bien, ici _cela devient trop froid. À propos, j'ai en tout quarante roubles, et voilà cet argent, _prenez, prenez, je ne saurais pas le garder, je le perdrais, ou l'on me le volerait, et… Il me semble que j'ai envie de dormir, il y a quelque chose qui tourne dans ma tête. Oui, ça tourne, ça tourne, ça tourne. Oh! que vous êtes bonne! Avec quoi me couvrez-vous ainsi?

— Vous avez une forte fièvre, et j'ai mis sur vous ma couverture, mais, pour ce qui est de l'argent, je ne…

— Oh! de grâce, _n'en parlons plus, parce que cela me fait mal; _oh! que vous êtes bonne!