Ce disant, Élisabeth Nikolaïevna embrassa par deux fois sa «chère cousine», désagréablement surprise.
— Dites aussi à maman de venir me chercher dans un instant chez ma tante; maman voulait absolument venir, elle me l'a dit elle- même tantôt, j'ai oublié de vous en parler, poursuivit précipitamment Lisa, — pardon, ne vous fâchez pas, Julie… chère cousine… tante, je suis à vous!
— Si vous ne m'emmenez pas, tante, je courrai derrière votre voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent désespéré à l'oreille de Barbara Pétrovna. Ce fut encore heureux que personne ne l'entendît. Barbara Pétrovna recula d'un pas. Après un regard pénétrant jeté sur la folle jeune fille, elle se décida à emmener Lisa.
— Il faut mettre fin à cela, laissa-t-elle échapper. — Bien, je te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle à haute voix, — naturellement, si Julie Mikhaïlovna le permet, acheva-t-elle se tournant d'un air plein de dignité vers la gouvernante.
— Oh! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir, d'autant plus que moi-même… répondit très aimablement celle-ci, — moi-même… je sais bien quelle petite tête fantasque et volontaire nous avons sur nos épaules (Julie Mikhaïlovna prononça ces mots avec un charmant sourire)…
— Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara
Pétrovna en s'inclinant avec une politesse de grande dame.
— Cela m'est d'autant plus agréable, balbutia Julie Mikhaïlovna sous l'influence d'une sorte de transport joyeux qui faisait même monter le rouge à ses joues, — qu'en dehors du plaisir d'aller chez vous, Lisa est en ce moment entraînée par un sentiment si beau, si élevé, puis-je dire… la pitié… (elle montra des yeux la «malheureuse»)… et… et sur le parvis même du temple…
— Cette manière de voir vous fait honneur, approuva majestueusement Barbara Pétrovna. La gouvernante tendit sa main avec élan. La générale Stavroguine ne se montra pas moins empressée à lui donner la sienne. L'impression produite fut excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction, des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages.
Bref, toute la ville découvrit soudain que ce n'était pas Julie Mikhaïlovna qui avait dédaigné jusqu'à présent de faire visite à Barbara Pétrovna, mais que c'était au contraire la seconde qui avait tenu la première à distance. Quand on fut convaincu que, sans la crainte d'être mise à la porte, la gouvernante serait allée chez la générale Stavroguine, le prestige de cette dernière se releva d'une façon incroyable.
— Prenez place, ma chère, dit Barbara Pétrovna à mademoiselle Lébiadkine en lui montrant la calèche qui s'était approchée; la «malheureuse» s'avança joyeusement vers la portière, et un laquais l'aida à monter.