—Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se remplissent la bedaine.

—C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est acheté une paire de chevaux gris.

—Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique.

—Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.

—Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la panse.

—Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?

—Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se justifiera. Décidons-nous.

—Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien de plus.

—On le mettra en jugement.

Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien, aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement. Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille, apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes, arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité, ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde: les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but, ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables à cause de cela.