Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du kvass[9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu'ils avalaient ensuite.
Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant, causaient dans les coins d'un air posé et tranquille.
—Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en s'asseyant à côté d'un vieillard édenté et refrogné.
—Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans lever les yeux, tout en s'efforçant de mâcher son pain avec ses gencives édentées.
—Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!…
—Meurs le premier, je te suivrai…
Je m'assis auprès d'eux. À ma droite, deux forçats d'importance avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité en parlant.
—Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutôt de voler moi-même…
—Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.
—Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forçat… Nous n'avons pas d'autre nom… Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans même te dire merci. J'en ai été pour mon argent. Figure-toi qu'elle est venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la permission d'aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa maison du faubourg, celle qu'il avait achetée de Salomon le galeux, tu sais, ce Juif qui s'est étranglé, il n'y a pas longtemps…