—Eh bien! M—tski, qu'as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il.
«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard
M—tski; il me sembla qu'on me perçait le coeur.»
—J'ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il.
—Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es libre. Ta mère a supplié l'Empereur… et sa prière a été exaucée. Tiens, voilà sa lettre, voilà l'ordre de te mettre en liberté. Tu quitteras la maison de force à l'instant même.
Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur.
Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils étaient heureux de son bonheur.
Il devint colon et s'établit dans notre ville, où peu de temps après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le pouvait. C'était les nouvelles politiques qui l'intéressaient surtout.
Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j'ai parlé, il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes, simples et francs. Un autre, A—tchoukovski, était par trop simple et n'avait rien de remarquable, tandis que B—m, un homme déjà âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi il avait été exilé, bien qu'il le racontât volontiers: c'était un caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes grossières d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction, il ne s'intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c'était un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de ses talents, et toute la ville employa B—m à décorer les murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les appartements des employés, qui lui payaient grassement son travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l'envoya travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement son métier; l'un d'eux, T—jevski, peignait presque aussi bien que lui. Notre major, qui habitait un logement de l'État, fit venir B—m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B—m se donna tant de peine que l'appartement du général gouverneur semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que l'intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait… Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu'il allait se marier.—«Comment ne pas se marier, quand on a un pareil appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus content de B—m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion à notre sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés politiques. Un jour, il fit appeler J—ki.
—J—ki, lui dit-il, je t'ai offensé, je t'ai fait fouetter sans raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!
J—ki répondit qu'il comprenait parfaitement.