—C'est ça, c'est ça, iakchi! répondait Mametka.

—Allons, bon, iakch, aussi.

Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant Mametka abasourdi.

Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours, les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des chefs, et n'avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera pas», disaient-ils avec satisfaction.

On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et les ravins.

—Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés chez un homme à eux.

—Pour sûr!—ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans avoir tout préparé à l'avance.

Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu'ils étaient peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s'en iraient tout tranquillement plus loin…

Bref, tous les détenus étaient d'humeur romanesque et fantastique. Tout à coup, huit jours après l'évasion, le bruit se répandit qu'on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les forçats s'émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville qu'on avait arrêté les fugitifs et qu'on les ramenait. Après le dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez le major, assura qu'ils seraient amenés au corps de garde le soir même. Ils étaient pris, il n'y avait plus à en douter. Il est difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les forçats; ils s'exaspérèrent tout d'abord, puis se découragèrent. Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils bafouèrent, non plus l'administration, mais les fugitifs maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris les masses étourdies et gardèrent le silence.

Autant on avait glorifié auparavant Koulikof et A—f, autant on les dénigra ensuite. On les dénigrait même avec plaisir, comme s'ils avaient offensé leurs camarades en se laissant prendre. On disait avec dédain qu'ils avaient eu probablement très-faim, et que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils étaient venus dans un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier abaissement pour un vagabond. Ces récits étaient faux, car on avait suivi les fugitifs à la piste; quand ils étaient entrés sous bois, on avait fait cerner la forêt dans laquelle ils se trouvaient. Voyant qu'il n'y avait plus moyen de se sauver, ils se rendirent. Ils n'avaient rien d'autre à faire.