Les injures pleuvaient.
—Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n'a pas su se conduire, on reste tranquille… ils sont trop contents d'être venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là!
On les sépara aussitôt. Qu'on «se batte de la langue» tant qu'on veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient, on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s'en mêle lui-même,—et alors tout va de travers pour les détenus; aussi mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et puis, les ennemis s'injurient plutôt par distraction, par exercice de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère furieux, féroce: on s'attend à les voir s'égorger, il n'en est rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils se séparent aussitôt. Cela m'étonnait fort, et si je raconte quelques-unes des conversations des forçats, c'est avec intention. Me serais-je figuré que l'on pût s'injurier par plaisir, y trouver une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est respecté. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur.
Déjà, la veille au soir, j'avais remarqué quelques regards de travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient autour de moi, soupçonnant que j'avais apporté de l'argent; ils cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m'enseignant à porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi,—à prix d'argent, bien entendu,—un coffret avec une serrure pour y serrer les objets qui m'avaient été remis par l'administration et le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus me volèrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient retiré. L'un d'eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu'il me volât toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il n'était pas le moins du monde confus de ses vols, car il commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir; aussi ne pouvais-je lui garder rancune.
Ces forçats m'apprirent que l'on pouvait avoir du thé et que je ferais bien de me procurer une théière; ils m'en trouvèrent une que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les mets que je désirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter des provisions et de me nourrir à part… Comme de juste, ils m'empruntèrent de l'argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent m'en demander jusqu'à trois fois.
Les ci-devant nobles[10] incarcérés dans la maison de force étaient mal vus de leurs codétenus. Quoiqu'ils fussent déchus de tous leurs droits, à l'égal des autres forçats,—ceux-ci ne les reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent souvent de notre abaissement.
—Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.
Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n'égalaient pas les leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection.
Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de force. D'abord cinq Polonais,—dont je parlerai plus loin en détail,—que les forçats détestaient, plus peut-être que les gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la parole et ne cachaient nullement le dégoût qu'ils ressentaient en pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et les payaient de la même monnaie.
Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux m'aimait et déclarait que j'étais un brave homme.