Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un bourgeois à longue barbe, qui s'arrêta et glissa sa main dans sa poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son bonnet, et reçut l'aumône,—cinq kopeks,—puis revint promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des miches de pain blanc, que l'on partagea également entre tous.
Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d'autres indifférents et indolents; il y en avait qui causaient paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content, —Dieu sait pourquoi!—il chanta et dansa le long de la route, en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et corpulent était le même qui s'était querellé le jour de mon arrivée à propos de l'eau des ablutions, pendant le lavage général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu'il était un oiseau kaghane. On l'appelait Skouratoff. Il finit par entonner une chanson joyeuse dont le refrain m'est resté dans la mémoire:
«On m'a marié sans mon consentement, Quand j'étais au moulin.»
Il ne manquait qu'une balalaïka[12].
Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement relevée par plusieurs détenus, qui s'en montrèrent offensés.
—Le voilà qui hurle! fit un forçat d'un ton de reproche, bien que cela ne le regardât nullement.
—Le loup n'a qu'une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula) la lui a empruntée! ajouta un autre, qu'à son accent on reconnaissait pour un Petit-Russien.
—C'est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement Skouratoff;—mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez de boulettes de pâte à en crever.
—Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d'écorce de tilleul[13] avec des choux aigres!
—On dirait que le diable t'a nourri d'amandes, ajouta un troisième.