—Un homme inutile! fit un autre d'un ton sérieux et définitif.
Je ne comprenais pas du tout pourquoi l'on injuriait Skouratoff, et pourquoi l'on méprisait les forçats qui étaient gais, comme j'avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J'attribuai la colère du Petit-Russien et des autres à une hostilité personnelle, en quoi je me trompais; ils étaient mécontents que Skouratoff n'eût pas cet air gourmé de fausse dignité dont toute la maison de force était imprégnée, et qu'il fût, selon leur expression, un homme inutile. On ne se fâchait pas cependant contre tous les plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s'en trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien: bon gré, mal gré, on devait les respecter. Il y avait justement dans notre bande un forçat de ce genre, un garçon charmant et toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard; c'était un grand gars qui avait bonne façon, avec un gros grain de beauté sur la joue; sa figure avait une expression très-comique, quoique assez jolie et intelligente. On l'appelait «le pionnier», car il avait servi dans le génie: il faisait partie de la section particulière. J'en parlerai encore.
Tous les forçats «sérieux» n'étaient pas, du reste, aussi expansifs que le Petit-Russien, qui s'indignait de voir des camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques hommes qui visaient à la prééminence, soit en raison de leur habileté au travail, soit à cause de leur ingéniosité, de leur caractère ou de leur genre d'esprit. Beaucoup d'entre eux avaient de l'intelligence, de l'énergie, et atteignaient le but auquel ils tendaient, c'est-à-dire la primauté et l'influence morale sur leurs camarades. Ils étaient souvent ennemis à mort,—et avaient beaucoup d'envieux. Ils regardaient les autres forçats d'un air de dignité plein de condescendance et ne se querellaient jamais inutilement. Bien notés auprès de l'administration, ils dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d'entre eux ne se serait abaissé à chercher noise pour des chansons: ils ne se ravalaient pas à ce point. Tous ces gens-là furent remarquablement polis envers moi, pendant tout le temps de ma détention, mais très-peu communicatifs. J'en parlerai aussi en détail.
Nous arrivâmes sur la berge. En bas, sur la rivière, se trouvait la vieille barque, toute prise dans les glaçons qu'il fallait démolir. Du l'autre côté de l'eau bleuissait la steppe, l'horizon triste et désert. Je m'attendais à voir tout le monde se mettre hardiment au travail; il n'en fut rien. Quelques forçats s'assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le rivage; presque tous tirèrent de leurs bottes des blagues contenant du tabac indigène (qui se vendait en feuilles au marché, à raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois à tuyau court. Ils allumèrent leurs pipes, pendant que les soldats formaient un cercle autour de nous et se préparaient à nous surveiller d'un air ennuyé.
—Qui diable a eu l'idée de mettre bas cette barque? fit un déporté à haute voix, sans s'adresser toutefois à personne. On tient donc bien à avoir des copeaux?
—Ceux qui n'ont pas peur de nous, parbleu, ceux-là ont eu cette belle idée, remarqua un autre.
—Où vont tous ces paysans? fit le premier, après un silence.
Il n'avait même pas entendu la réponse qu'on avait faite à sa demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de paysans qui marchaient à la file dans la neige vierge. Tous les forçats se tournèrent paresseusement de ce côté, et se mirent à se moquer des passants par désoeuvrement. Un de ces paysans, le dernier en ligne, marchait très-drôlement, les bras écartés, la tête inclinée de côté; il portait un bonnet très-haut, ayant la forme d'un gâteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement sur la neige blanche.
—Regardez comme notre frérot Pétrovitch est habillé! remarqua un de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.
Ce qu'il y avait d'amusant, c'est que les forçats regardaient les paysans du haut de leur grandeur, bien qu'ils fussent eux-mêmes paysans pour la plupart.