—Mais tout de même, camarades, c'est de l'argent commun.
—Commun! On voit bien qu'on ne sème pas les imbéciles, mais qu'ils naissent tout seuls!
Enfin l'affaire se conclut pour vingt-huit roubles; on fit le rapport au major, qui autorisa l'achat. On apporta immédiatement du pain et du sel, et l'on conduisit triomphalement le nouveau pensionnaire à la maison de force. Il n'y eut pas de forçat, je crois, qui ne lui flattât le cou ou ne lui caressa le museau. Le jour même de son acquisition, on lui fit amener de l'eau: tous les détenus le regardaient avec curiosité traîner son tonneau. Notre porteur d'eau, le forçat Romane, regardait sa bête avec une satisfaction béate. Cet ex-paysan, âgé de cinquante ans environ, était sérieux et taciturne comme presque tous les cochers russes, comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la gravité et du sérieux au caractère. Romane était calme, affable avec tout le monde, peu parleur; il prisait du tabac qu'il tenait dans une tabatière; depuis des temps immémoriaux, il avait eu affaire aux chevaux de la maison de force; celui qu'on venait d'acheter était le troisième qu'il soignait depuis qu'il était au bagne.
La place de cocher revenait de droit à Romane, et personne n'aurait eu l'idée de lui contester ce droit. Quand Bai creva, personne ne songea à accuser Romane d'imprudence, pas même le major: c'était la volonté de Dieu, tout simplement; quant à Romane, c'était un bon cocher. Le cheval bai devint bientôt le favori de la maison de force; tout insensibles que fussent nos forçats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand Romane, de retour de la rivière, fermait la grande porte que venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile à attendra son conducteur, qu'il regardait de côté.—«Va tout seul!» lui criait Romane,—et Gniedko s'en allait tranquillement jusqu'à la cuisine où il s'arrêtait, attendant que les cuisiniers et les garçons de chambre vinssent puiser l'eau avec des seaux.— «Quel gaillard que notre Gniedko! lui criait-on, il a amené tout seul son tonneau! Il obéit, que c'est un vrai plaisir!…»
—C'est vrai! ce n'est qu'un animal, et il comprend ce qu'on lui dit.
—Un crâne cheval que Gniedko!
Le cheval secouait alors la tête et s'ébrouait comme s'il eût entendu et apprécié les louanges; quelqu'un lui apportait du pain et du sel; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa tête comme pour dire:—Je te connais, je te connais! je suis un bon cheval, et tu es un brave homme!
J'aimais aussi à régaler Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir à regarder son joli museau et à sentir dans la paume de ma main ses lèvres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande.
Nos forçats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis, ils auraient peuplé les casernes d'oiseaux et d'animaux domestiques.
Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caractère sauvage des détenus? Mais on ne l'autorisait pas. Ni le règlement, ni l'espace ne le permettaient.