André s'excusa aussi poliment qu'il put, et Julien, tout interdit, se blottit en silence sur un coin du pont, entre deux sacs de garance d'Avignon, où le patron d'un geste avait fait signe de le déposer.

Le bateau se mit en marche. Julien n'était pas gai, mais il fut heureusement tiré de ses réflexions en voyant une chose qu'il n'avait jamais vue. Au moment où le bateau arriva devant un pont qui traversait le canal, on s'arrêta: le pont était en effet trop bas pour que le bateau pût passer dessous. Mais tout d'un coup, à un signal donné, le pont, qui était en fer, se mit lui-même en mouvement, et tournant comme le battant d'une porte, laissa passage au bateau. Le Perpignan continua fièrement sa route.

Julien fut émerveillé. Il aurait bien voulu questionner quelqu'un, mais il n'osait pas: chacun était à son poste, fort occupé. André, appuyé sur une longue perche à crochets de fer qu'il plongeait dans l'eau et retirait tour à tour, poussait comme les autres le bateau, qui s'avançait ainsi lentement.

Julien prit alors le parti de réfléchir tout seul à ce qu'il voyait, puis de lire dans son livre.

Il ouvrit le chapitre sur les grands hommes du Languedoc.

—Tiens, dit-il, voici justement qu'il s'agit du canal du Midi, où nous sommes à cette heure.

Et il commença l'histoire de Riquet.

LXXXI.—Un grand ingénieur du Languedoc, Riquet.—Un grand navigateur, la Pérouse.

Celui qui accomplit une œuvre utile ne doit point se laisser décourager par la jalousie: tôt ou tard, on lui rendra justice.

I. Riquet naquit au commencement du dix-septième siècle, à Béziers. L'idée qui le préoccupa pendant toute sa vie fut celle d'établir un canal entre l'Océan et la Méditerranée, et d'unir ainsi les deux mers. Mais, entre l'Océan et la Méditerranée, on rencontre une chaîne de montagne qui s'élève comme une haute muraille: les Cévennes ou Montagnes-Noires. Comment faire franchir cette chaîne de montagnes par un canal? Tel était le problème que Riquet se posait depuis longtemps.