—Certainement, c'est un port sur la Seine; les petits navires remontent la Seine jusqu'à Rouen, comme à Nantes nous avons remonté la Loire et à Bordeaux la Garonne. Rouen, qui a plus de 120,000 habitants, est une grande ville laborieuse, pleine d'usines, de machines et de travailleurs. Elle file à elle seule trente millions de kilogrammes de coton, chaque année, dans ses vastes filatures où la vapeur met en mouvement des milliers de bobines. Le fil fait, on le teint de toutes nuances, en le plongeant dans des cuves où sont les couleurs; les teintureries de Rouen sont, avec celles de Lyon, les plus renommées de France. Et Rouen n'est pas seule à bien travailler en Normandie. Il y a tant d'industries diverses chez nous que je ne puis pas me les rappeler toutes.
La teinturerie.—Pour teindre les écheveaux de laine, de coton, de soie, le teinturier les trempe dans un bain colorant, en les tournant et retournant sur des bâtons.
Et en disant cela, le père Guillaume semblait tout fier de pouvoir faire de son pays un éloge mérité. Il ajouta:
—C'est que, petit Julien, la Normandie est située juste en face de l'Angleterre; cela fait que nous sommes en rivalité pour l'industrie avec les Anglais. Il s'agit de faire aussi bien, et ce n'est pas facile; mais comme on ne veut pas rester en arrière, on se donne de la peine; et alors on arrive en même temps que ses rivaux, et quelquefois avant eux.
—Tiens, dit Julien, c'est donc pour les peuples comme en classe, où chacun tâche d'être le premier?
—Justement, petit Julien. Dans l'industrie celui qui fait les plus beaux ouvrages les vend mieux, et c'est tout profit. Quand les hommes seront plus sages, ils ne voudront obtenir les uns sur les autres que de ces victoires-là. Vois-tu, ce sont les meilleures et les plus glorieuses; elles ne coûtent la vie à personne et personne ne risque d'y perdre une patrie.
XCVI.—La Normandie (suite); ses champs et ses bestiaux.
Un grand homme de l'Amérique disait:—Si l'on demande à quelqu'un quel est le pays qu'il aime le mieux, il donnera d'abord le sien: mais si on lui demande ensuite quel est le pays qu'il voudrait avoir comme seconde patrie, il nommera la France.
—Père Guillaume, demanda encore Julien, y a-t-il de bonnes terres en Normandie?