Six ans se sont écoulés depuis ce jour. Ceux qui ont vu la ferme de la Grand'Lande à cette époque ne la reconnaîtraient plus maintenant.

La ferme réparée par la paix.—Peu de nations ont éprouvé un plus grand désastre que la France en 1870, mais peu de nations auraient pu la réparer avec une aussi grande rapidité. Malgré cette crise violente, notre commerce, déjà considérable, a continué à s'accroître; il a augmenté de plus d'un milliard. C'est par le travail et l'activité de tous ses enfants que la patrie devient ainsi chaque jour plus prospère.

Pas un mètre de terrain n'est inoccupé, et la jachère y est inconnue; le sol travaille sans cesse: aussitôt les céréales moissonnées, la charrue retourne les sillons, et de nouveau on ensemence la terre en variant les cultures avec intelligence. Grâce aux riches prairies de trèfle et de luzerne, le fourrage ne manque jamais à la ferme. Au lieu de six vaches qu'elle nourrissait avant la guerre, la terre de la Grand'Lande en nourrit douze, sans compter trois belles juments dont les poulains s'ébattent chaque année dans les regains des prairies. C'est vous dire qu'avec tous ces animaux l'engrais ne manque pas, et que chaque année la terre, au lieu de s'appauvrir, va s'améliorant.

Mais aussi comme tout le monde travaille à la Grand'Lande! C'est une vraie ruche où les paresseux ne trouveraient pas de place.

Venez avec moi, nous la parcourrons en quelques instants.

Il est à peine jour sur les coteaux verts de la ferme, mais les coqs vigilants ont salué la petite pointe de l'aurore: à leur voix le poulailler s'éveille; une trentaine de poules, caquetant et chantant, vont chercher dans la rosée les petits vers qu'a fait sortir la fraîcheur de la nuit. Bientôt la ménagère matinale, la bonne dame Guillaume, elle aussi sera debout. Regardez: sa fille aînée la suit. Adèle est une belle et laborieuse fille qui a déjà quinze ans et demi, et qui, active comme sa mère, court partout où sa présence est utile, à la laiterie, aux étables, au potager.

Le potager, c'est surtout le domaine de l'oncle Frantz. Le voyez-vous qui tire au cordeau des planches symétriques pour repiquer des salades? L'oncle Frantz est un jardinier de premier ordre. Il a aussi un verger superbe, avec des espaliers que ne renieraient point les horticulteurs de la banlieue parisienne.

Mais voici le pilote Guillaume. Il conduit à l'abreuvoir le joli troupeau de vaches, les juments et leurs poulains. Le vieux pilote a pris tout ce bétail sous sa haute juridiction, et il aime son troupeau comme jadis il affectionnait son navire:—Depuis six ans que je les soigne, s'écrie-t-il parfois avec un légitime orgueil, je n'en ai pas eu une seule de gravement malade.

Mais aussi comme toutes ces bêtes ont l'air bien soignées! Comme elles sont propres! Comme elles s'en reviennent du pas tranquille et lent qui leur plaît le mieux! Guillaume a façonné son pas au leur:—Affaire d'habitude, dit-il; c'est moins difficile que d'apprendre l'équilibre au roulis des vagues.