—Oh! pour cela non, mon ami. C'est plus difficile à faire que tu ne l'imagines, l'ascension du mont Blanc.

—Pourquoi donc, monsieur Gertal?

—D'abord, il faut marcher deux journées, toujours en montant, comme bien tu penses, et la marche n'est pas facile. Ces hautes montagnes ont sur leurs flancs de vastes champs de glace et de neige durcie qu'on appelle glaciers. L'un des glaciers qui sont au pied du mont Blanc a deux lieues de large sur six lieues de long: c'est une vaste mer de glace, tantôt unie comme un miroir, tantôt bouleversée comme les flots de la mer dans la tempête. Quand on marche sur ces glaciers aux pentes rapides, il faut des souliers ferrés exprès pour ne pas glisser, des bâtons ferrés pour se retenir. On arrive souvent devant des murs de glace qui barrent le chemin: alors il faut creuser à coups de hache dans la glace une sorte d'escalier où l'on puisse poser le pied. Puis il y a des crevasses plus profondes que des puits; la neige glacée les recouvre, mais, si on s'aventure par mégarde sur cette neige trop peu épaisse, elle craque, se brise, et on tombe au fond du gouffre.

Ascension du mont Blanc et passage des glaciers.—Il y a des montagnes tellement hautes ou difficiles à gravir que nul pied humain n'est jamais parvenu jusqu'au sommet. Le mont Blanc est resté de ce nombre jusqu'au siècle dernier. Maintenant que les chemins sont très connus, il faut encore dix-sept heures pour y monter et huit pour en descendre.

—J'ai entendu dire, fit André, que l'on s'attachait avec une même corde plusieurs ensemble, de façon que, si l'un tombe, les autres le retiennent; est-ce vrai, monsieur Gertal?

—Certainement, répondit le patron; c'est ce que j'allais raconter; mais quelquefois la chute de l'un entraîne les autres. Puis, on est exposé aux avalanches qui se détachent du haut de la montagne et qui peuvent vous engloutir. En outre, le froid devient tel, à mesure qu'on s'élève, qu'il faut s'envelopper le visage d'un masque en gaze pour que la peau ne se fendille pas jusqu'au sang. Enfin, la difficulté de respirer sur ces hauteurs est si grande, qu'on peut à peine se traîner; des hommes très robustes ne peuvent marcher plus de vingt-cinq pas sans s'arrêter pour se reposer et respirer.

—C'est étonnant, cela, dit Julien: moi, je trouve l'air si pur sur les hauteurs, qu'il me semble qu'on y respire mieux.

—Oui, dit le patron, quand on n'est pas trop haut; mais à mesure qu'on s'élève, l'air devient plus rare, l'air vous manque; André doit savoir cela?

—Oui, monsieur; j'ai même appris à l'école que, si on pouvait s'élever à quinze lieues au-dessus de la terre, il n'y aurait plus d'air du tout, et on ne pourrait respirer ni vivre.