—Eh bien, sur le sommet du mont Blanc, il y a déjà deux fois moins d'air que dans la plaine; aussi est-on obligé de respirer deux fois plus vite pour avoir sa quantité d'air. Alors le cœur se met à battre aussi moitié plus vite, on a la fièvre, on sent ses forces s'en aller, on est pris d'une soif ardente et en même temps d'un invincible besoin de dormir, et le tout au milieu d'un froid rigoureux. Si l'on se laisse aller à dormir, c'est fini, le froid vous engourdit et on meurt sans pouvoir se réveiller.
—Oh! oh! dit Julien, je comprends qu'il n'y ait pas grand monde à se risquer jusque-là; mais qui donc a jamais osé monter le premier au mont Blanc?
—C'est un hardi montagnard nommé Joseph Balmat; il y est allé seul une première fois, puis, il a aidé un grand savant nommé de Saussure à y monter. C'est de Saussure qui a observé au sommet du mont ce que je vous disais tout à l'heure sur la rareté de l'air. Il a fait beaucoup d'autres expériences; par exemple, il a allumé du feu, mais son feu avait la plus grande peine à brûler à cause du manque d'air; il a déchargé un pistolet, mais ce pistolet ne fit pas plus de bruit qu'un simple pétard de confiseur, car c'est l'ébranlement de l'air qui produit le son, et là où il y a moins d'air, tout son devient plus faible. De Saussure fut bien surpris aussi de voir, du haut du mont, le ciel presque noir et d'apercevoir des étoiles en plein jour; cette couleur sombre du ciel est produite encore par la rareté de l'air, car c'est l'air qui, quand il est en grande masse, donne au ciel sa belle couleur bleue. Toutes ces expériences et bien d'autres encore ont été très utiles pour le progrès de la science; mais à combien de dangers il a fallu s'exposer d'abord pour les faire!
Tu vois, petit Julien, comme l'amour de la science est une belle chose, puisqu'il donne le courage de risquer sa vie pour s'instruire et pour instruire les autres.
XL.—Les troupeaux de la Savoie et de la Suisse.—L'orage dans la montagne.—Les animaux sauvages des Alpes.—Les ressources des Savoisiens.
Plus un pays est pauvre, plus il a besoin d'instruction; car l'instruction rend industrieux et apprend à tirer parti de tout.
Tout en causant on continuait la route. A chaque détour du chemin les montagnes disparaissaient, mais on ne tardait pas à les revoir, plus lumineuses à mesure que le soleil montait.
—C'est le moment, dit M. Gertal, où les pâtres et les troupeaux se réveillent dans la montagne. Ne voyez-vous pas sur les pentes les plus voisines de petits points blancs qui se remuent? ce sont les vaches et les moutons.
—Mais, dit Julien, est-ce qu'il y a aussi des troupeaux sur le mont Blanc et sur les autres grandes montagnes?
—Certainement; les troupeaux sont la grande richesse de la Suisse et de la Savoie, comme du Jura. C'est en les gardant là-haut, tout l'été, que les montagnards acquièrent leur vigueur et leur agilité proverbiales.