"Il y a douze heures à peine, j'étais satisfait de mon sort, j'avais une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la tranquillité, des habitudes calmes qui m'étaient précieuses. Je faisais de grands projets glorieux… Et parce qu'une petite fille qui ne m'est rien, que je n'aime certainement pas d'amour… et que j'aime bien plus, en vérité, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce qu'une petite fille désolée a imaginé pour elle et pour moi un plan de vie comme si elle eût inventé un jeu; parce qu'elle m'a parlé de sa gentille manière douce et résignée de princesse qui se souvient encore d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confiée, abandonnée à moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si désarmée que l'en ai frémi; parce qu'un élan de tout mon coeur a bousculé toute ma volonté, toute ma raison, je viens de commettre une grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me précipiter dans une aventure absurde et sans issue!

Cependant, de sa voix douce, avec cet accent délicat qui semblait changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fées, tombent des lèvres de la belle princesse, la petite Phyl répétait:

— Nous serons heureux, Bon-géant… L'amitié, c'est la plus belle et la meilleure des choses… Nous nous moquerons bien de l'amour!

DEUXIEME PARTIE

JOURNAL DE PHYLLIS

I

Bruges, 10 décembre 191…

Aller à Bruges, voir Bruges, c'était mon souhait ardent! Pourquoi? Je n'ai point à le confesser ici… Un mystérieux sortilège m'y attirait… Et voici: depuis deux heures, je suis à Bruges!

Il me semble que je rêve, il me semble que c'est une ombre qui va me guider à travers les vénérables petites rues, le long des eaux calmes et tristes.

Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent… Et que je sache encore en être contente!