Paris, 31 décembre.
Dans la chambre bretonne qui, avant d'être la mienne, fut celle d'une autre Mme Kerjean, je me suis assise à ma table devant le petit cahier délaissé depuis Bruges… Et j'écris…
Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille maison de la rue Boursault est ma demeure… J'y suis à l'abri du monde qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean, mon ami, mon frère… aussi heureuse, je pense, que peut l'être une femme qui a renoncé au bonheur.
Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation d'affaires… J'ai ouvert de grand yeux.
— Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici maîtresse de maison… ministre des finances…
Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre au fond d'un tiroir…
En vérité, je me sens impuissante à exprimer ce que j'ai ressenti.
Oui, j'avais oublié qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans argent! Je n'avais pas pensé, moi qui souhaitais de lui être douce, d'apporter de la joie, de la gaieté dans sa maison, je n'avais pas pensé que j'allais être une charge très lourde… Son argent, durement gagné, je le lui prenais!
Ces petits billets bleus qui frémissaient dans la longue main adroite et que, tout à coup, je regardais avec respect…
La révélation fut brusque, foudroyante… Et je me vis si coupable que, tout à coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase que je n'entendais plus, je fondis en larmes…