Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimité a conservé, en dépit du temps écoulé et des conditions de vie nouvelles, le même caractère d'affection confiante et d'allègre camaraderie. Leurs causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que leurs jeux de jadis.
Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis à Paris. Elle avait grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grâce étrange, un peu mystérieuse, ni de cette apparence d'extrême fragilité. Elle avait gardé sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son âme riait au coin de ses lèvres innocentes et dans ses yeux ravis.
Kerjean l'a trouvée charmante, claire et fraîche comme l'aube.
Pauvre petite Phyl! Voici déjà que les calculs égoïstes, les basses rivalités, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles ou brutales, dont elle ne soupçonne rien, vont s'agiter autour d'elle, l'arracher peut-être à ses limbes heureuses…
Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparaît telle qu'hier au nouveau parc, savourant son goûter de tartines et de crème!… Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une épouse, aimer, désirer une femme?
II
Ce soir-là, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de chaises et de gens, la terrasse illuminée du casino où le concert de neuf heures allait commencer et se hâta de gagner le jardin. Déjà l'orchestre préludait. Kerjean porta sa chaise au delà des parterres.
Un léger cri jaillit tout près de lui, une voix singulièrement limpide dit: "Bonjour, Kerjean!"
— Bonsoir, petite Phyl! répondit-il étonné et joyeux. Que faites-vous ici toute seule?
— Je ne suis pas venue seule… Mlle Ribes veille sur moi… Tenez! La voici qui s'avise de mon tête-à-tête avec un fantôme masculin et accourt… au risque de se faire voler son fauteuil!… Nous avons conclu un traité, et elle me laisse écouter le concert de ma place favorite.