— Moi, épouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens de vous dire que je l'ai vue naître, ou à peu près… Sans compter que j'ai déjà toutes les manies d'un vieux garçon endurci…

Il s'était levé et il avait payé les consommations.

Kerjean s'éloigne, d'anciens souvenirs se réveillent.

Cette petite Phyl! N'était-ce pas hier qu'elle accourait au coup de sonnette toujours reconnu?

— Bonjour, Kerjean… Tu as piqué un dix-neuf en descriptive? Bravo!
Et la "colle" avec Louf d'Amphi?

Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les professeurs lui étaient familiers, comme aussi l'argot de l'école, dont les mots inélégants étaient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix charmante, cristalline, qui donnait à ses paroles une grâce spéciale.

Quand la petite Phyl entre-bâillait la porte du cabinet de travail et montrait son nez rose, Etienne se fâchait, mais Kerjean essayait d'arranger les choses.

Le "Bon-géant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse qui l'entraînait à sa suite dans le monde enchanté des contes et des jeux. A Kerjean, un seul rôle était dévolu, celui du Bon-géant: génie puissant et tutélaire, personnage épique et fabuleux, le Bon-géant devait être de toutes les histoires.

Lorsque la petite Phyl avait été grondée, — ce qui arrivait tout de même quelquefois, — et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'était près du grand ami qu'elle se réfugiait: "Console-moi, "Bon-géant", je suis si méchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle.

Et les années se sont succédé sans que Guillaume Kerjean cessât d'être le meilleur et certainement le plus sincère sinon l'unique ami de Phyllis Boisjoli.