— Peuh! Si l'on veut… Puis Fabrice de Mauve.

— Le romancier?

A ce nom connu, presque célèbre, Kerjean avait froncé les sourcils. Il l'avait plusieurs fois rencontré, il revit Fabrice de Mauve, la silhouette jeune, fine, expressive de grâce et de force, le beau visage délicat et viril, les lèvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le regard aigu, insistant, qui observait et voulait séduire.

Kerjean ne méconnaissait point le talent littéraire de Fabrice de Mauve, mais cette psychologie exaspérée, à la fois douloureuse et cruelle, ce parti pris d'esthétisme, mêlé à l'observation de la réalité palpitante, cette sensualité subtile et presque maladive, cette langue nerveuse qui allait de l'extrême raffinement à l'extrême brutalité, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient dans ses préférences instinctives pour une conception plus robuste, plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il savait ou devinait de la personnalité morale de l'écrivain lui était moins sympathique encore. Cette vanité, assoiffée de lucre et de réclame, cet arrivisme insinuant et forcené qu'habitait une élégance un peu hautaine de grand seigneur-poète, rebutaient sa droiture ombrageuse, ennemie jusqu'à l'absurde peut-être de tous les compromis, de toutes les concessions, de toutes les habiletés calculées en vue du succès ou du gain.

— L'homme dangereux, celui-là, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pensée. L'homme à femmes?

Kerjean eut un léger haussement d'épaules. Rapproché de l'image légère et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs évoquaient en lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut déplaisant.

— C'est possible, dit-il… Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une femme… heureusement!

Lecoulteux parut réfléchir:

— Et vous, Kerjean… vous? Vous ne songez pas à épouser Phyllis
Boisjoli?

Kerjean rit de bon coeur.