Ici, le jeune homme s’arrêta, saisi par une émotion dont il voulait réprimer les manifestations visibles.

— Alors… vous avez connu mon père, citoyen ? demanda-t-il pourtant au bout d’un instant, lorsqu’il sentit que sa voix s’était raffermie.

L’aubergiste était toujours disposé à répondre et à répondre copieusement.

— Je l’ai connu comme on peut se connaître quand on s’est vu deux ou trois fois, citoyen… mais je sais qu’il était fort estimé à Brémenville, pour son savoir d’abord, puis pour sa bonté, sa charité, puis enfin pour ses opinions républicaines qu’on savait de bonne marque… Tenez, je me rappelle maintenant… il m’a conté qu’il avait un fils dans l’armée… et à ce propos, comme je le plaignais d’être séparé de son gars, il m’a dit de belles paroles : «  — Vous avez raison, citoyen, depuis huit ans que l’enfant s’est engagé, je suis bien seul et souvent bien triste ; mais quand je pense que c’est moi, le pauvre diable de maître d’école qui ai donné à la République un soldat comme celui-là, je prends en patience le chagrin, l’isolement et j’en arrive à oublier beaucoup d’autres choses encore… » Ah ! oui, c’en était un bon, un pur le citoyen Fargeot !… Et par le temps d’aujourd’hui, an VIII de la République, il ne faudrait pas croire qu’ils courent les rues, les vrais républicains… Il y a même des gens qui disent comme cela que le citoyen Premier Consul…

— Eh bien ? questionna Pierre.

— … qui disent que le citoyen Premier Consul ne l’est pas républicain autant qu’on voudrait, voilà !

— Ah ! vraiment, fit l’officier, ces gens-là disent que le citoyen Premier Consul n’est pas républicain ! Que disent-il donc qu’il est ?

— Ils disent qu’il est… bonapartiste, citoyen colonel, avoua l’aubergiste.

Fargeot souriait plus franchement, amusé de ce verbiage.

— Peut-être l’est-il, en effet, concéda-t-il. Pourquoi la qualité de bonapartiste et celle de républicain seraient-elles incompatibles, puisque nous sommes en république et que Bonaparte est à la tête du gouvernement ?… Mais combien vous dois-je, citoyen, pour votre excellent repas, ajouta le jeune homme, en reculant un peu la table.