Pouponnel tressaillit, le visage illuminé.
— … De maître d’école… attendez donc ! s’écria-t-il. Fargeot… le citoyen Antonin Fargeot… c’est cela !… Mais je l’ai connu votre brave homme de père… Je l’ai vu à Brémenville, chez mes cousins précisément… Suis-je étourdi de ne pas m’en être souvenu tout de suite ?… Ce n’est pas d’ailleurs que vous lui ressembliez au citoyen Antonin Fargeot, ajouta-t-il enveloppant le jeune homme d’un regard amusé. Il était aussi frêle et mince que vous voilà grand et solide… Et je ne pouvais guère m’imaginer qu’il eût pour fils un aussi bel officier… Ah ! oui certes, un officier fièrement beau !… Je ne voudrais pas vous flatter, citoyen colonel, mais s’il y en a beaucoup de bâtis comme vous dans les armées de Bonaparte, je me figure que les ennemis de la nation n’ont qu’à bien se tenir !
Et, satisfait de sa péroraison, l’aubergiste brandissait d’un geste martial le couteau et la fourchette dont il venait de se servir pour détacher l’aile d’un poulet.
Il est vrai de dire que son jugement admiratif n’avait rien d’excessif et que c’était en effet un très bel officier que Pierre Fargeot — beau non pas seulement par l’ensemble de son être physique, sa haute taille, la sveltesse robuste de ses vingt-quatre ans, beau encore de toute la loyauté, de toute la fierté, de toute la noblesse de l’âme jeune et ardente dont le pur rayonnement éclairait ses traits mâles et transparaissait, en dépit d’un chagrin profondément ressenti, sous la douceur veloutée de ses yeux bruns.
L’aubergiste se tut encore un instant, mais, comme Fargeot ne lui répondait que par un très pâle sourire, l’idée lui vint que l’orphelin attendait un retour courtois au souvenir du maître d’école.
— Pendant ces dernières heures que vous avez passées à son chevet, votre pauvre père possédait-il encore toute sa tête ? questionna-t-il.
A ces mots, l’officier parut sortir d’un rêve, et une singulière réplique lui échappa.
— Je ne sais pas… murmura-t-il comme malgré lui.
— Vous ne savez pas ? répéta Pouponnel étonné.
— Je veux dire que les phrases les plus sensées furent souvent interrompues par le délire, pendant cette triste nuit d’agonie et que le…