Point encore assez lucide en cette première seconde de réveil, pour avoir conscience de l’endroit où il se trouvait et s’étonner immédiatement de ce qu’une pendule annonçât l’heure dans une maison inhabitée depuis près de dix ans, il s’attendait vaguement, en soulevant ses paupières alourdies à rencontrer le décor simple de la petite chambre de Brémenville.
Ce fut un spectacle bien étrange qui lui rappela, dès qu’il eut ouvert les yeux, sa halte nocturne au château de Chanteraine.
Dans le salon où il s’était auparavant représenté les réunions intimes de la famille de Chanteraine et dont il avait, au retour de ses pérégrinations à travers les appartements déserts, négligé de fermer la porte, un lustre de cristal s’était allumé comme par miracle et, sous la clarté qui tombait ainsi du plafond d’azur enguirlandé de roses, le petit gentilhomme à cadenettes extravagantes et la dame mûrissante en atours bucoliques, tous deux descendus de leurs cadres, jouaient paisiblement au tric-trac.
Tout d’abord, l’officier crut être la proie d’une hallucination, conséquence du trouble qui l’avait envahi avant le sommeil ou prolongation, en pleine veille, d’un rêve oublié déjà dont ses yeux voilés avaient conservé la vision. Mais, le premier moment de stupeur passé, il dut s’avouer que les deux joueurs ne paraissaient pas plus appartenir au monde des illusions qu’à celui des fantômes et même qu’ils avaient vieilli depuis le temps où leurs portraits avaient été peints, ce qui prouvait bien qu’ils n’avaient pas encore échappé au joug de la loi commune à tous les vivants.
Ils parlaient, très occupés de leur jeu, mais à voix basse comme s’ils eussent craint, eux aussi, d’éveiller des souvenirs ou des ombres dans la demeure déserte, et Pierre ne pouvait, à distance, saisir le sens de leur dialogue.
Tout à coup, sans qu’il fût possible au jeune homme de voir qui s’était assis devant le clavier, l’épinette se mit à chanter une très ancienne romance sur laquelle, instinctivement, les mouvements des vieilles gens se rythmèrent.
Il y avait encore dans la pièce, au coin de la cheminée, un petit bonhomme vêtu de noir et perruqué de blanc qui avait l’air d’un magister de comédie et lisait attentivement, avec le secours d’énormes lunettes d’or, un livre qui paraissait d’autant plus gros et plus lourd que le lecteur était plus léger et plus mince.
De quelle trappe s’étaient échappées ces silhouettes falotes ? D’où venaient-elles ? où s’en iraient-elles ?
Ces mystérieux personnages appartenaient sans doute à la famille de Chanteraine. Vivaient-ils là avec la complicité des gens de Mons-en-Bray ? Mais, en ce cas, comment le secret de leur présence avait-il pu être gardé si longtemps et si complètement ?
Une quantité de questions de ce genre se pressaient dans l’esprit de Fargeot et y restaient sans réponse. L’aventure lui paraissait étrange et quelque peu inquiétante. Peut-être cette gentilhommière à demi ruinée et soi-disant déserte était-elle devenue, à la faveur de son aspect désolé, un repaire d’émigrés, un foyer de conspiration ?