Certes, les amusants portraits, le paisible lecteur et même l’invisible musicien ne s’annonçaient pas comme devant être des conspirateurs bien dangereux, mais rien ne prouvait que leur présence fût seule à réveiller, dans le mystère de la nuit, le vieux manoir de Chanteraine, rien ne prouvait que, tandis que ces aimables fantoches se livraient aux calmes délices de la lecture et du tric-trac, en écoutant d’une oreille le refrain sentimental d’une romance, des êtres moins inoffensifs, de même caste sinon de même race qu’eux, n’étaient pas occupés en ce moment précis, à débattre, dans une pièce voisine et sous la sauvegarde de leur bizarre hospitalité, la marche, les risques et les chances d’une partie d’un autre genre — plus périlleuse à jouer !

Pierre voulait en avoir le cœur net. Aussi bien, si le château de Chanteraine servait subrepticement de lieu de réunion à un groupe de partisans royalistes, le hasard qui y avait conduit un officier du Premier Consul méritait, aux yeux du jeune homme, le nom de Providence.

La difficulté était d’agir utilement et dans le plus complet silence. Étouffant ses pas, le colonel Fargeot parvint à sortir de la pièce où il se trouvait et à gagner la galerie latérale, sans être entendu.

Là, l’obscurité était profonde. Il longea le mur sur un espace d’une quinzaine de mètres, reconnaissant à tâtons la place des portes qui donnaient accès dans les pièces visitées par lui tout à l’heure.

Cependant, aucun bruit, aucun murmure, aucun frôlement suspect n’annonçaient que ces pièces fussent habitées.

Un peu découragé, Pierre pensa d’abord à retourner dans la pièce d’où il venait, afin d’y surveiller, faute de mieux, les faits et gestes des vieux portraits ; mais il craignit d’être découvert et de perdre, en troublant la sécurité de ces personnages plus drôles qu’inquiétants, du moins par eux-mêmes, toute chance de pénétrer le mystère qui l’intéressait.

Le parti le plus sage était encore de quitter, pour l’instant, sans toutefois s’en trop éloigner, cette partie du château et de remettre au lendemain des investigations plus complètes et plus raisonnées.

L’officier se disposa donc à reprendre sa marche en suivant cette fois, car il avait traversé la galerie, le mur opposé.

Bien qu’il s’orientât difficilement, la prudence la plus élémentaire lui interdisant d’avoir recours à ses allumettes, il espérait rencontrer à l’autre extrémité de ce vaste passage une issue qui le rapprochât des ruines.

Mais, après quelques pas, il s’arrêta brusquement, saisi… Il venait de remarquer qu’en face de lui, l’une des portes qu’il avait tout à l’heure touchées de ses mains hésitantes d’aveugle laissait filtrer une faible lueur.