Cette lueur, était-ce la lumière atténuée du lustre qu’une main inconnue avait allumé dans le salon de l’épinette ?

Non ; la porte du salon de l’épinette, Pierre la voyait à une grande distance de là, bien reconnaissable précisément à la clarté plus vive qui s’en échappait.

Avec un redoublement de précautions, le jeune homme regagna l’autre côté de la galerie et alla appliquer son oreille contre la mince paroi. Le silence le plus profond semblait régner au delà.

Alors, mesurant chacun de ses mouvements, tressaillant au moindre craquement du bois ou des ferrures, le colonel Fargeot ouvrit la porte.

Au premier regard jeté dans la chambre il comprit qu’il s’était fourvoyé et que sa raison et que tous ses instincts de délicatesse exigeaient qu’il s’éloignât aussi prudemment qu’il était venu, mais une force puissante, irrésistible le retint…

Par quelle étrange illusion était-il conduit et abusé ? Lisait-il — en rêve — un conte délicieux, ce conte de la « Belle au bois » que la vieille voix de tante Manon lui avait tant de fois redit jadis et auquel, l’instant d’avant, il avait par hasard songé ?

Un pouvoir surnaturel l’avait guidé jusqu’au seuil du château enchanté ; à sa vue, les murailles vertes s’étaient abaissées, les horloges, immobiles depuis cent ans, s’étaient remises à sonner, les vieux portraits étaient descendus de leurs cadres pour reprendre leurs habitudes anciennes, tandis qu’une chanson d’autrefois frémissait sous des doigts invisibles… Et maintenant, c’était la princesse, la princesse endormie par les fées, qui allait s’éveiller à une vie nouvelle !

Elle était là… la lueur voilée d’une lampe d’argent, lueur douce, presque rose, l’enveloppait toute. C’était elle, c’était bien elle qui apparaissait, frêle et jolie sur les coussins clairs du canapé où le sommeil l’avait surprise, étendue à demi, un livre dans la main.

Sa coiffure surannée, la forme de la robe rayée de satin rose et brochée de bouquets qui la vêtait, le chaste fichu de dentelles qui se croisait sur sa poitrine eussent fait sourire, comme appartenant à un âge éloigné, les merveilleuses de l’an VIII ; mais ses cheveux mousseux se devinaient adorablement blonds sous le léger nuage de poudre ; son teint délicat de fleur blanche, ses longues paupières frangées de sombre, sa petite bouche qui souriait ingénument à un rêve, avaient vingt ans. L’abandon, dans l’inconscience du repos, de tout son corps délicieux exprimait une candeur fine et sereine…

Et la grâce était si pure, le charme si touchant de ce sommeil de jeune fille que, simplement, naïvement, le colonel Fargeot s’agenouilla pour le contempler.