La veille encore, Pierre eût peut-être ri si quelque femme, la tête farcie de romans, lui avait parlé de ces invraisemblables passions qu’un regard fait naître ; mais c’était un sentimental que ce grand manieur de sabre, que ce soldat dont la Patrie menacée avait été le premier amour !… Et voilà que, tout à coup, il lui semblait qu’avant la minute précise qui venait de s’écouler, son cœur n’avait jamais parlé, que, toujours, il avait attendu une femme dont l’image était en lui et que cette femme, il la voyait pour la première fois, réelle, vivante.

Que pouvait-elle être pour lui cependant ? Une exquise vision qui s’évanouirait bientôt…

Bientôt, certes ! De quel droit demeurait-il là, près de cette pauvre enfant qui s’était endormie doucement, dans la sécurité paisible de sa solitude ?

Sans doute, elle allait s’éveiller…

Pierre Fargeot devait s’éloigner.

Tristement, presque péniblement, il s’était levé.

Un instant encore, il regarda la « Belle au bois » ; pour mieux la voir, il s’était approché, se penchant un peu sur elle ; soudain, comme malgré lui, il prit le bout du ruban rose qui tombait le long de la robe fleurie et le baisa… Alors, il se passa une chose singulière. Les cils noirs découvrirent deux grands yeux bleus qui souriaient et une voix très douce, murmura, comme dans le conte : « Je rêvais de vous… comme vous vous êtes fait attendre… »

Il est vrai que l’illusion fut courte.

La phrase était à peine achevée que déjà le joli sourire s’était éteint. Une sorte d’affolement, fait à la fois de terreur et de colère, avait bouleversé le visage de la Belle.

Plus blanche encore qu’auparavant, la jeune fille s’était levée brusquement, toute droite, hautaine et très jeune dans sa robe de vieux pastel :