— Hélas ! monsieur, murmura-t-elle, était-ce bien à vous de supplier ?

Fargeot voulut protester ; d’un geste léger, presque instinctif, elle l’arrêta.

— Vous me demandez pardon, reprit-elle, oh ! bien volontiers, je vous pardonne… mais le temps des fées est loin, et nous vivons à une époque où il faut se féliciter, je crois, de n’être pas fille de roi… Je ne sais rien de vous, monsieur, rien de vos idées, de vos croyances… peut-être, si j’en juge par vos vêtements et votre coiffure, êtes-vous impie et républicain, quoiqu’en vérité vous n’ayez pas l’air méchant… Tiendrez-vous compte de ma prière, si je vous conjure, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, d’oublier que vous m’avez vue, de ne point trahir notre secret ?… Nous ne faisons pas de mal, oh ! je puis vous le promettre !…

— Il devient de plus en plus difficile de reconnaître les républicains à leur coiffure et à leur costume, mademoiselle, répondit le jeune homme ému et amusé à la fois ; cependant, je rougirais de vous tromper… je suis républicain… on peut l’être, croyez-le bien, sans avoir fait alliance avec la guillotine. Je n’ai d’ailleurs jamais joué le rôle d’un homme de parti. Je suis avant tout un soldat… Quant à vous trahir ?… regardez-moi bien, mademoiselle, ajouta-t-il simplement ; vous m’avez fait l’honneur de trouver que je n’avais pas l’air d’un méchant homme, trouvez-vous que j’aie l’air d’un traître ?

Le regard de Pierre avait doucement cherché les yeux de la jeune fille. Et ce regard était si droit, si franc, que les pauvres yeux effarouchés ne le fuirent pas, que même ils s’y réfugièrent un instant, rassurés par la force loyale et tendre qu’ils lisaient au fond des prunelles sombres de l’officier.

— Non, vous n’avez pas l’air d’un traître… fit tout bas la Belle au bois…

Pierre continua :

— Ce secret dont vous parlez, d’ailleurs, qu’en sais-je ?… J’ignore votre nom, j’ignore celui des personnes que j’ai entrevues tout à l’heure. J’errais à travers les ruines d’un château et soudain, comme dans un conte, une belle jeune fille endormie m’est apparue. C’est un rêve que m’ont envoyé les fées… voilà tout… Vous savez que ceux qui croient aux fées ne l’avouent guère et n’aiment point à dire leurs rêves… Que vous importe, alors, que j’oublie ou n’oublie pas le mien ?… Je vous jure que personne ne le connaîtra.

Toujours très bas, elle dit encore :

— Je vous remercie, monsieur…