Pierre nota sur un carnet son nom, son grade et les renseignements militaires qui constituaient son adresse en tout lieu, puis il déchira la feuille qu’il venait d’écrire ainsi et la tendit à mademoiselle de Chanteraine.
— Je vous remercie, monsieur Pierre Fargeot, dit-elle.
Et, les yeux fixés sur le papier, elle s’étonnait encore de trouver tant de douceur et de courtoisie chez un soldat de la République, un homme du peuple peut-être, en tout cas, un homme de très petite naissance.
— Et moi, mademoiselle, reprit le jeune colonel, je vous remercie de la confiance que vous avez bien voulu me témoigner et dont je me sens singulièrement honoré…
Il s’arrêta un moment, regarda mademoiselle de Chanteraine, puis, s’inclinant profondément devant elle :
— Adieu, mademoiselle, acheva-t-il.
Claude ne répondit pas ; alors, très peiné, l’officier fit un mouvement pour s’éloigner ; mais, d’un geste léger, la jeune fille le retint et, un peu hésitante, le visage rose soudain :
— Monsieur Fargeot, dit-elle, vous vous êtes arrêté à Chanteraine parce que l’obscurité vous empêchait de continuer votre route… et le jour est encore loin ; parce que vous vous sentiez las… et je n’ai pas même pris soin de vous offrir un siège ; parce que la pluie tombait et… entendez-vous l’eau rouler contre les vitres et sur les toits !… Ne seriez-vous pas en droit, si vous quittiez à présent le château, de regretter en nous maudissant, l’abri et le repos que vous eussiez trouvés dans une demeure déserte ?… Et cependant les Chanteraine n’ont jamais manqué au devoir de l’hospitalité !
Une lueur douce rayonna dans les yeux qui interrogeaient anxieusement Claude.
— A dire vrai, monsieur le colonel, reprit-elle gentiment, je ne vous conseillerais pas d’entrer sans crier gare dans le salon où ma tante Charlotte tient en ce moment même sa cour… Peut-être risqueriez-vous de n’y être pas beaucoup mieux reçu que… dans celui-ci. Mais j’y serai, si vous voulez, votre introductrice et j’apporterai, à la tâche de vous annoncer toute l’habileté dont je suis capable… Je dirai, sans doute, que vous avez le malheur d’appartenir aux armées de la République… en qualité de colonel, ce qui est une circonstance aggravante… mais j’ajouterai que vous ne vous êtes mêlé de la guerre qu’en soldat… que vous n’avez fait guillotiner personne… Je pourrai le dire, n’est-ce pas ?