— Ce brave Quentin me semble être par trop pessimiste, mademoiselle, dit-il, et rien n’est plus réel que la paix dont la France jouit à l’intérieur, en tout cas depuis le 18 brumaire de cette année… je veux dire le 9 novembre de l’an 1799. Ce jour-là, le général Bonaparte nous a délivrés du gouvernement assez méprisable, du Directoire et a pris le pouvoir pour l’honneur de notre pays… Quentin n’a pas omis cependant de vous parler du général Bonaparte ?

— Je crois bien, en effet, que Barbe m’a redit ce nom-là, fit ingénument mademoiselle de Chanteraine, mais c’était à propos de la guerre…

— Ce nom est aujourd’hui celui du chef de l’État, du Premier Consul… Avec le gouvernement de Bonaparte, une ère nouvelle a commencé… une ère de gloire, de justice, de véritable liberté.

Claude eut un petit mouvement d’impatience.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, ajouta respectueusement le colonel Fargeot, mais il faut que vous sachiez, il faut que vos parents sachent que rien ne nécessite plus, ni pour eux, ni pour vous, l’horrible captivité à laquelle eux et vous, vous vous êtes condamnés… non rien ! Quoi de plus facile, en effet, que de faire rayer de la liste des émigrés le nom de Chanteraine… puisque vous pouvez prouver que les Chanteraine n’ont pas quitté la France… Auraient-ils émigré d’ailleurs que… Mon Dieu, mademoiselle, elle est déjà pleine de ratures cette triste liste ! Ce que veut avant tout le Premier Consul, c’est la réconciliation des partis, c’est la liberté pour tous… Ne seriez-vous pas heureuse, mademoiselle — même sous un gouvernement républicain — de prier dans une église, d’assister à la célébration de la messe… Bonaparte veut aussi la liberté de la prière… Oh ! si vous pouviez connaître les belles, les grandes choses que rêve cet homme presque surhumain !

Les fins sourcils de mademoiselle de Chanteraine se froncèrent de nouveau.

— Vous êtes un enthousiaste, monsieur, et vous avez sur moi, dans une conversation de ce genre, la supériorité que vous donnent des convictions personnelles, librement choisies et raisonnées… alors que les miennes, toutes traditionnelles, me semblent d’autant plus difficiles à discuter avec autrui que je les discute moins avec moi-même… Aussi bien, je doute que, même assurée de n’avoir rien à redouter du gouvernement actuel, ma tante de Chanteraine consente à quitter cette retraite. Je ne vous la donne certes point comme une héroïne… et je ne pense pas qu’elle ait jamais souhaité de prouver sa foi par le martyre… mais elle n’en est pas moins convaincue du caractère sacré des opinions qu’elle proclame, et, comme elle se sent ici en sécurité, elle s’est faite à cette vie où elle retrouve quelque chose du passé. Il lui plaît d’avoir arrêté à son profit personnel la marche du temps et de se persuader qu’elle est encore à l’an de grâce 1788… Il faudrait, j’imagine, avoir sur elle beaucoup plus d’influence que je n’en puis prendre jamais, pour l’arracher à cet état de stagnation qui lui est maintenant presque cher… Elle connaîtrait la mort du pauvre petit Dauphin qu’elle penserait avec autant de complaisance à Monseigneur le comte de Provence ou à Monseigneur le comte d’Artois qu’au fils de Sa Majesté le roi Louis XVI… Elle attend le Roi !…

Un grand désir vint à Pierre de dire : « Et vous, mademoiselle, qui donc attendez-vous ? Est-ce au roi que votre sommeil rêve avec un si tendre sourire ? Était-ce au roi que vous croyiez reprocher si doucement d’avoir trop tardé à venir ? »

Mais il se garda, comme on peut le supposer, de se montrer aussi indiscret.

— Vous êtes, en ce qui concerne les intentions de madame votre tante, meilleur juge que moi, mademoiselle, répliqua-t-il. Permettez-moi, cependant, de vous laisser mon nom. Sans être des familiers du Premier Consul, j’ai, comme tout soldat très convaincu, très passionné, quelque crédit auprès du général Bonaparte. Si vos parents se résignaient jamais à solliciter la régularisation d’une situation qui me semble fort pénible, et qu’en ce cas mon intervention pût leur être utile, j’en serais bien heureux.