— De temps à autre, reprit la jeune fille, Quentin dont le beau-frère, un fermier des environs de Mons-en-Bray, nous était secrètement dévoué, s’en allait de nuit, et par le chemin des taupes, chercher les provisions nécessaires à notre subsistance… Un jour, il nous apprit que Chanteraine, vendu comme bien d’émigrés, avait été acheté par le village de Mons et notre triste situation s’améliora un peu. Nous continuâmes à ne sortir du château que bien rarement et toujours dans l’obscurité ; cependant notre vie d’intérieur se réorganisa. Tant que les autres hommes agissent et travaillent au soleil, nous dormons dans notre tombe protectrice et Chanteraine semble mort ; mais, dès qu’ils reposent à leur tour, après la journée finie, dès que les ténèbres enveloppent la campagne, le château s’éveille… les horloges arrêtées au matin reprennent leur marche, les lampes s’allument, la vie recommence pour nous… Oh ! nos distractions ne sont pas très variées, mais chacun les choisit selon ses goûts et ma tante Charlotte et mon cousin de Plouvarais ne se lassent pas plus de faire ensemble des parties de tric-trac que ma cousine Marie-Rose de jouer les romances de sa jeunesse ou que M. Fridolin — l’ancien précepteur de mon oncle et de mon père — de relire les livres qu’il a déjà lus. Moi, je brode ou je lis… et, quelquefois, vous l’avez pu constater, les livres me font si bien oublier la réalité… que je m’envole au pays des rêves, beaucoup plus agréable que celui-ci. Ce n’est pour aucun de nous le bonheur que cette étrange existence ; mais c’est pour tous le bienfait d’une sécurité relative, à une époque où il faut s’estimer heureux d’avoir pu conserver sa vie et choisir soi-même sa prison… Nous n’en demandons pas plus. Vous voyez, monsieur, que les hôtes actuels du château de Chanteraine ne sont pas des adversaires à craindre… Et pourtant, si vous laissiez deviner notre présence… oh ! Dieu, en ces temps d’abominations, d’horribles injustices, qui peut prévoir ce qui arriverait !…
VII
MADEMOISELLE CHARLOTTE DE CHANTERAINE
La jeune fille avait couvert son visage de ses deux mains comme pour échapper à une vision terrible.
— Mais les jours de la Terreur sont bien loin, s’écria Pierre, n’avez-vous rien su des événements publics ? L’écho des rumeurs du dehors n’est-il pas arrivé jusqu’à vous, ne fût-ce que par l’entremise de votre fidèle ravitailleur ?
— Pendant plus d’un an, Quentin eut ordre de nous rapporter les nouvelles qu’il tenait lui-même de son beau-frère. Mais, dès les premiers jours du mois de février 1793, nous apprîmes que le 21 janvier de l’année qui venait de commencer, le roi avait été exécuté, sur un jugement de la Convention. — « Quentin, déclara ma tante sur un ton qui ne souffrait pas de réplique, Sa Majesté a cessé de vivre. J’espère que vous ne vous attendez point à ce que nous nous intéressions, en quelque façon, à tout ce qui peut, pourra ou pourrait se passer dans une république. Il sera donc inutile désormais de nous mettre au courant de ce que vous apprendrez, des événements politiques. La France n’existe plus pour nous. Le jour où Monseigneur le Dauphin rentrera en possession du trône de saint Louis et d’Henri IV, vous nous préviendrez. »
— Et, depuis la mort du roi, votre tante, vos cousins ne se sont jamais informés ?…
— Jamais.
— Mais… vous ?
— Oh ! moi, je n’ai pas le stoïcisme de ma tante et, comme Quentin est incorruptible, j’ai souvent interrogé Barbe, sa femme… mais elle n’est pas toujours bien renseignée. Quentin, qui ne pouvait s’empêcher de raconter les atrocités de la Terreur, est devenu moins communicatif depuis qu’après la chute et la mort de Robespierre, une sorte d’apaisement s’est fait… Cet apaisement, il n’y croit guère d’ailleurs. Il dit que tout va mal, que les Français dansent, depuis six ans, sur des cendres mal éteintes… et il compare la Révolution au chat Raminagrobis…
Le jeune homme ne put retenir un sourire.