— … Vous ne causerez de préjudice à personne, acheva-t-elle.

— Je serai heureux d’entendre ce que vous me ferez la grâce de me dire, répliqua Pierre.

La phrase n’avait rien que de banal ; peut-être cependant Claude comprit-elle ce que ces mots de politesse recélaient de gratitude.

C’est qu’en vérité le scrupule si délicatement senti, si discrètement exprimé par mademoiselle de Chanteraine, avait touché, ému jusqu’au cœur le colonel Fargeot ! On eût dit que, par une intuition mystérieuse, la délicieuse étrangère avait lu en lui, mieux, plus profondément que lui-même.

Loin de Claude, de ses grands yeux purs, l’officier ne se fût-il pas aussitôt reproché de n’avoir sollicité aucune explication de ces réfugiés étranges qui, si inoffensifs qu’ils semblassent, ne pouvaient être que des émigrés ?

Certes, il ne croyait plus à un complot et il eût fallu être imbu non pas seulement du respect, mais de la superstition de la loi, pour se considérer comme tenu de faire, en ce cas, œuvre de police et de dénoncer aux autorités de pauvres êtres dont une fuite impuissante devant la tourmente paraissait précisément avoir été le seul crime. Mais, quoique n’étant sans doute aucunement périlleuse pour le gouvernement du Premier Consul, la présence au château de mademoiselle de Chanteraine et de ses amis n’en était pas moins insolite et tout homme agissant de sang-froid se fût refusé à prendre la responsabilité de la taire, sans avoir cherché, avec le plus de courtoisie possible, à en connaître ou à en pénétrer la raison.

— Si l’on vous a renseigné dans le pays sur ce pauvre château, reprit la jeune fille, on n’a pas manqué de vous dire que la famille de Chanteraine, ou plutôt ses survivants, bien peu nombreux, hélas ! avaient émigré en 91… Ceux qui vous ont ainsi parlé étaient sincères. Ils vous ont répété fidèlement ce que tout le monde considère comme vrai, non seulement aux Audrettes où on ne nous aimait guère, mais à Mons-en-Bray où la plus admirable preuve de dévouement nous a été donnée… Oui, parmi nos amis comme parmi nos adversaires, chacun a pu constater que nous avions disparu… Cependant personne ne peut se vanter de nous avoir vus partir… et — je vous le jure, monsieur, — jamais, vous m’entendez bien, jamais, aucun de nous n’a quitté Chanteraine ! Oh ! l’histoire semble d’abord invraisemblable, avoua Claude en remarquant la stupéfaction profonde qui se peignait sur le visage de Pierre, mais vous verrez bientôt qu’elle mérite d’être crue… Ne voulez-vous pas m’écouter avec patience ?

— Oh ! mademoiselle !

— Quand commença la Révolution, poursuivit mademoiselle de Chanteraine qu’une émotion nerveuse oppressait un peu, notre famille avait perdu son chef. Ma tante, Charlotte de Chanteraine, âgée déjà, moi, encore bien jeune, nous nous trouvions presque seules au monde, n’ayant d’autre guide en cette vie que l’un de nos cousins, le chevalier de Plouvarais qui habitait Chanteraine avec sa sœur depuis plusieurs années… M. de Plouvarais est bien le meilleur des hommes, mais aussi le plus hésitant, le plus dépendant, le moins capable d’initiative qu’on puisse imaginer. En ces conditions, et étant donné l’état précaire de notre fortune, l’idée d’émigrer, de se jeter elle-même et de nous entraîner avec elle au milieu des difficultés, des dangers d’une existence incertaine, aventureuse, terrifiait mademoiselle Charlotte de Chanteraine qui ne put se résigner à quitter le château au moment où la plupart de nos amis se hâtaient de gagner la frontière. Bientôt, cependant, notre vie ne s’y passa plus qu’en transes, en angoisses continuelles… Des bandes de forcenés couraient le pays, pillant, brûlant, détruisant… Déjà, au retour d’une courte absence, nous avions trouvé à Chanteraine des dégâts considérables, presque des ruines… Nous avions tout à craindre. C’est alors que, conseillée et dirigée en cela par Quentin, un ancien et bien dévoué serviteur de mon grand-père, ma pauvre tante, si peu faite pour l’époque où elle vit, prit cette étrange résolution de laisser croire partout à notre disparition… Dans cette partie même du château, se trouve, mystérieusement dissimulée, l’entrée d’un vaste souterrain dont les ramifications aboutissent à plusieurs lieues d’ici en divers points de la campagne et qui fut construit au temps de la guerre de Cent ans par Tristan de Chanteraine, notre ancêtre, pour parer à toute surprise de l’ennemi. Le secret de ce sombre asile, transmis de père en fils, pendant bien longtemps, puis oublié pendant deux siècles, on ne sait pourquoi, mon grand-père qui se plaisait à vivre au milieu des souvenirs de notre maison, l’avait découvert en déchiffrant, par un prodige de patience et presque de divination, les énigmes bizarres d’un grimoire très ancien, trésor ignoré de nos archives. Suivant les instructions précises qui lui avaient été données par son maître, Quentin nous le révéla… Au-dessous de la demeure visible et constamment menacée où se traînaient nos vies, s’en étendait une autre, invisible et sûre, dont la disposition se prêtait au séjour de plusieurs personnes, pendant un temps indéterminé. Ma tante nous jugea sauvés. Tandis qu’on nous croyait bien loin, monsieur, en Allemagne, en Angleterre, nous vivions sous terre.

— Mais comment, de quoi viviez-vous ? demanda Pierre.