— Bien loin de vous railler, je vous envie ! s’écria ingénument Irène. Être l’auteur d’un beau livre, exercer par la seule force de la pensée, à travers l’espace et le temps, une action qui peut être heureuse et bénie, sur des milliers et des milliers d’êtres humains… quelle admirable destinée !
En parlant, la jeune fille s’était à son tour animée ; « les plus beaux yeux du monde » brillaient d’un éclat éblouissant.
— Oh ! je voudrais pouvoir écrire en ce moment, murmura Antonin Fargeot.
Puis il ajouta très vite :
— J’ai grand besoin d’être encouragé.
— Je suis sûre que vous le serez bientôt par votre œuvre elle-même et c’est là le meilleur des encouragements, fit mademoiselle de Champierre ; mais, si vous ne vous ménagez pas plus, où trouverez-vous la force qui vous est nécessaire pour continuer, pour terminer votre belle tâche ?
Antonin Fargeot sourit encore de son sourire triste.
— Je vais vous surprendre beaucoup, mademoiselle, dit-il, car je n’ai point la mine d’un amoureux. Cependant, cette force, cette persévérance, cette volonté qui ne me sont point naturelles et dont j’ai besoin pour achever mon œuvre, je les ai trouvées jusqu’à présent, je les trouverai jusqu’à la fin, j’espère, dans une grande tendresse… ou plutôt dans le désir ardent que j’éprouve de me rendre digne, à mes propres yeux, d’une femme, d’une jeune fille… que j’aime.
— A vos yeux… et aux siens, je pense ? observa doucement Irène intéressée par cet humble roman.
— Aux siens ?… non… ce serait trop beau !