— Vous me semblez aujourd’hui fatigué et même triste, monsieur Antonin, fit-elle avec sympathie. Souffrez-vous ?
Une lueur de joie passa dans les yeux mornes de Fargeot.
— Je vous remercie, mademoiselle, répliqua-t-il, je ne souffre pas, mais je suis, en effet, très fatigué. J’ai travaillé ces derniers temps beaucoup et presque chaque nuit.
— C’est un tort, déclara mademoiselle de Champierre, votre santé ne résisterait pas à ce détestable régime. Quel est donc le travail qui vous absorbe si complètement ? Vous écrivez un livre, peut-être ?
— Oui, mademoiselle.
— M. de Vaudreuil qui vous a présenté à mon père et qui est, vous le savez, grand amateur des choses de l’esprit, tient en estime l’ouvrage que vous avez déjà publié, une sorte de conte philosophique, je crois ; mais il attend de vous plus et mieux encore, il attend de vous… beaucoup, en vérité ! Il dit — pardonnez-moi de vous rapporter son jugement — continua la jeune fille, que votre cerveau est un merveilleux instrument dont vous n’avez pas encore appris à jouer aussi hardiment qu’il conviendrait. Il vous reproche de manquer d’énergie, de trop douter de vous-même.
— Hélas ! mademoiselle, peut-être devra-t-il bientôt m’accuser d’outrecuidance ! Cette première œuvre n’est en effet qu’un essai timide, mais l’autre…
Mademoiselle de Champierre encouragea la confidence :
— L’autre ? répéta-t-elle.
— L’autre, reprit Antonin Fargeot d’une voix basse et frémissante, l’autre, ce sera le grand, le suprême effort de ma vie… Il y a des années que je la porte en moi. J’y mettrai tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je rêve ! Quand j’y travaille, ma tête s’exalte, s’enflamme comme si j’étais ivre ou fou… et les nuits passent sans que j’en aie conscience… Raillez-moi, si vous voulez, mademoiselle, mais ce livre-là sera un chef-d’œuvre… ou ne sera pas. Écrire et publier un livre quelconque, à quoi bon, en vérité ?