— « D’un frais chaperon de verveine… Mes cheveux blonds seront »… Monsieur Antonin, est-ce que « futaine » rime avec « verveine » ? parce que… au lieu de corselet on mettrait… et puis… Monsieur Antonin… monsieur Antonin… ne m’entendez-vous pas ?
A cet appel, réitéré d’une voix bienveillante et presque rieuse, M. Antonin sursauta.
— Oh ! pardon, mademoiselle, fit-il.
— Comme vous êtes distrait ! s’écria la jeune fille. Tandis que je m’impatientais de ne point trouver ma rime, vous restiez là, immobile, fasciné par je ne sais quelle belle pensée, les yeux fixés sur moi… sans me voir très probablement ! Jamais cependant, si vous ne m’aidez, je ne viendrai à bout de ma strophe… La muse aujourd’hui ne me veut guère de bien !
— Veuillez me pardonner, répéta Antonin en prenant des mains de mademoiselle de Champierre le papier déjà tout raturé.
Quand Irène avait manifesté le désir de se familiariser avec les lois de la prosodie française, afin de composer elle-même les romances et les chansons qu’elle aimait à mettre en musique, M. de Champierre avait aussitôt pensé que nul ne serait plus apte à la diriger dans cette étude qu’Antonin Fargeot — un fort honnête garçon que d’aucuns disaient doué d’une intelligence rare et qui, se recommandant auprès des grands seigneurs autant peut-être par ses manières polies, ses vêtements toujours propres et son linge irréprochable que par son érudition, enseignait le latin au frère de la jeune fille depuis plusieurs années déjà.
Antonin Fargeot devait être jeune, mais jamais l’idée ne fût venue à personne de donner un âge quelconque à sa silhouette chétive, à son pâle visage allongé, à son vague sourire dont la douceur résignée se crispait souvent d’un peu d’amertume. Mademoiselle de Champierre avait su juger tout de suite à sa valeur cet homme pauvre, laborieux et fier, et elle l’avait apprécié pour l’élévation de son esprit et l’originalité de ses vues comme pour la dignité de son caractère. Aussi lui témoignait-elle de l’estime et lui parlait-elle toujours avec la plus grande bonté.
— Vous savez, reprit-elle ce jour-là, tandis que l’humble humaniste griffonnait nerveusement quelques mots, vous savez que S. M. la reine Marie-Antoinette a bien voulu accepter à l’avance la dédicace de ma romance et que même elle daignera chanter, au premier soir de musique, les vers que vous corrigez en ce moment ? N’êtes-vous pas très fier de cette faveur accordée à votre élève ?
— J’en suis heureux si vous en êtes heureuse, oui, certes, mademoiselle ; mais il y aurait de ma part, une grande présomption à en être fier !
Comme Antonin Fargeot répondait ainsi en souriant, Irène remarqua que le visage de celui qu’elle appelait gentiment son « maître de poésie » était plus pâle et plus tiré que de coutume et elle s’avisa tout à coup que certains sourires sont plus expressifs de douleur qu’un sanglot.