— La volonté du duc de Chanteraine a été accomplie, dit-elle… Je me souviens de tout, oh ! oui, de tout ce que j’ai vu et entendu alors. D’abord, mon grand-père me montra sur la boiserie, ces deux scènes familières, en me désignant plus spécialement celle-ci dont il me fit lire à haute voix la légende : « Tout âge a ses privilèges » ; ensuite, il me demanda de lui dire les mots qui étaient inscrits dans ma bague, ou plutôt dans la bague de Gérard, puisque c’était à Gérard que je devais la donner. « Espère et agis », répondis-je… Alors, quittant ma main, qu’il avait tenue jusque-là étroitement serrée, il s’approcha du mur, en me priant encore de suivre très scrupuleusement ses explications. Il me fit observer, en premier lieu, que les lettres contenues dans la devise de la bague se trouvaient toutes au moins une fois dans les mots que je venais de lire au-dessous de la scène de gauche du panneau, « Tout âge a ses privilèges », puis il appuya successivement sur l’e d’âge, sur le premier s de ses, sur le p de privilèges, de nouveau sur l’e d’âge… et ainsi de suite, en ayant soin de ne jamais toucher deux lettres de la même espèce, jusqu’à ce qu’il eût indiqué toutes les lettres qui composent la devise « Espère et agis ». Il se trouva qu’il avait, de cette manière, pressé une fois le t de tout, l’â d’âge, le p, le premier r et le premier i de privilèges, deux fois le premier s de ses et quatre fois l’e d’âge… Les caractères qu’il avait touchés s’étaient incrustés plus profondément dans leur encadrement de chêne ; quand le dernier e d’âge eut été indiqué sur la légende, je remarquai tout à coup qu’une partie de la boiserie, celle qui portait la scène dont nous nous étions occupés, s’était reculée, en s’enfonçant dans le mur à gauche et laissait entrevoir, sur un espace limité par l’autre partie de la boiserie et large à peu près comme la main, une surface très lisse de métal… Aussitôt mon grand-père m’expliqua que, derrière le double panneau qui venait de s’écarter ainsi, se trouvait la porte d’une sorte de coffre-fort, dissimulé lui-même dans l’épaisseur du mur. C’était là qu’il avait secrètement déposé la fortune destinée par lui à Gérard et à moi… Mais, comme avec la curiosité d’une enfant fort indifférente d’ailleurs à la valeur du don, j’insistais pour que l’ouverture s’agrandît encore et me permît d’examiner à mon aise la mystérieuse cachette, un refus affectueux accueillit ma requête. « Chère petite, me fut-il répondu, je ne puis absolument pas te satisfaire… Il faudrait pour que la boiserie achevât de s’ouvrir, laissant la porte secrète complètement libre, que tu n’ignorasses pas la devise qui est gravée dans la bague que Gérard t’apportera un jour ; il faudrait que tu fusses en mesure de répéter, à l’aide de cette devise et de la légende du côté droit du panneau : Toute saison a ses plaisirs, l’opération à laquelle nous venons de nous livrer sur le côté gauche, et qui n’a été possible que parce que tu connaissais les mots inscrits pour Gérard dans la bague qu’il recevra de ta main Espère et agis… » Alors, je ne pensai plus qu’à écouter docilement les indications précieuses que le duc de Chanteraine prit encore le soin de me donner et qui se rapportaient à ce coffre de fer entrevu à peine, que Gérard et moi, nous pourrions ouvrir un jour, grâce au secret qui m’était confié…

Claude se tut. Le colonel Fargeot avait deviné quelle expérience décisive elle voulait tenter ; cependant, il attendait qu’elle s’exprimât plus clairement.

— Vous avez compris, monsieur, dit-elle enfin, la révélation que j’attends maintenant de cette muraille inerte. Si la bague qui est en votre possession est bien la bague que mon grand-père a remise, il y a plus de vingt ans, à la marquise de Chanteraine, si la devise qui y est écrite est bien le complément voulu de celle que nous connaissons par l’autre bague, les deux côtés du panneau s’ouvriront, nous livrant leur secret…

— Je comprends, approuva Pierre.

Lentement, d’une main qui tremblait, Claude renouvela l’opération mystérieuse dont sa mémoire avait gardé un souvenir si précis. Ses doigts se posèrent dans l’ordre indiqué et autant de fois qu’il était nécessaire, sur chacune des lettres de la légende, là où, dix ans auparavant, elle avait vu se poser les longs doigts pâles de l’aïeul ; puis, quand le panneau de gauche se fut reculé, dans la muraille, laissant entrevoir, comme jadis, la surface polie de l’armoire de fer, elle concentra toute son attention sur le panneau de droite. Et, tandis que, d’une voix brisée, elle prononçait, pour ne pas s’égarer chaque lettre de la devise Prie et espère, le même travail recommença.

A la cinquième lettre, la pauvre enfant s’arrêta, suffoquée ; Pierre crut qu’elle allait défaillir.

— Mon Dieu, comme vous êtes pâle ! s’écria-t-il. Ces émotions sont trop fortes pour vous…

Il aurait voulu la rassurer, l’apaiser, la bercer de ces paroles tendres et douces qu’on dit aux enfants.

— C’est un moment d’angoisse terrible pour moi, et je me sens tout à coup très faible pour le supporter… fit mademoiselle de Chanteraine.

Cependant, par un grand effort de volonté, elle se dompta et poursuivit l’expérience tentée.