— Je vous écoute, répondit Pierre, prenant en face de mademoiselle de Chanteraine la place qu’elle occupait auparavant, appuyée au montant de la fenêtre, une main sur l’espagnolette.
Un instant Claude fixa de ses yeux mélancoliques, quelque détail de la boiserie, puis elle dit :
— Vous savez, monsieur, par mes premières confidences que le duc de Chanteraine avait prévu de très loin les tristes et terribles événements qui troublèrent la fin du siècle passé et que, redoutant pour les siens les conséquences fatales d’un bouleversement social, il avait secrètement préparé le refuge… qui fut notre salut. Son admirable sollicitude ne s’était pas arrêtée là. Il vint un jour où — bien que de telles réformes se fussent accomplies insensiblement — le monde remarqua que le duc de Chanteraine avait réduit ses dépenses, simplifié considérablement son train de maison… Les uns l’accusèrent d’avarice, les autres attribuèrent à une mauvaise gestion ou à des prodigalités inavouées, la diminution d’une fortune qu’on avait connue très belle… On s’entretenait beaucoup de cette étrange et subite parcimonie qui, quelle qu’en fût la cause, allait s’accentuant et devait prendre encore de plus surprenantes proportions après la mort des enfants du duc de Chanteraine… Mais le vieux gentilhomme laissait dire. Et ainsi, lentement, en vue d’un avenir auquel il était seul à croire, il amassait un trésor… Cachés à tous les yeux, monnaies d’or et bijoux attendaient les mauvais jours ! Mon grand-père ne parlait de tout ceci à personne, si ce n’est, je crois, à Quentin qui l’aidait seul dans les travaux tout matériels qu’il avait entrepris et, peut-être, à ma tante Irène qu’il chérissait comme une fille et qui si Dieu ne l’avait frappée, eût été, j’imagine, l’exécutrice de sa volonté. Plus tard, beaucoup plus tard, il m’en parla à moi… Ce ne fut pas le jour où il me donna la bague, ce fut un autre jour, quelques mois seulement avant sa mort. « Je n’ai plus au monde, me dit-il, que Gérard et toi… et je veux que Gérard et toi, vous soyez riches… Gérard et toi, tu entends !… jamais lui sans toi, jamais toi sans lui ! Viens, mon enfant, et prépare-toi à bien graver dans ta mémoire ce que tu vas voir et entendre, car il faudra peut-être que tu te le rappelles longtemps ! »… Mon pauvre grand-père. Il doutait si peu de la venue de Gérard qu’il voulait m’interdire par tous les moyens en son pouvoir, de faire moi-même acte de doute, murmura la jeune fille, comme malgré elle.
L’officier secoua vaguement la tête, n’osant pas avouer que son admiration pour le duc de Chanteraine faisait place peu à peu à une rancune sourde.
Pierre était prêt à la haïr maintenant, la mémoire de ce visionnaire qui avait cruellement subordonné tout l’avenir, tout le bonheur, toute la liberté de sa petite-fille vivante à la réalisation impossible du rêve le plus absurde, au retour miraculeux, à la résurrection de son petit-fils mort !… « Jamais lui sans toi, jamais toi sans lui !… » Ces mots soulevaient dans le cœur du jeune homme une véritable révolte ; il se tut pourtant, craignant de peiner mademoiselle de Chanteraine.
Et Claude reprit :
— Après m’avoir ainsi recommandé la plus grande attention, le plus grand sérieux, mon grand-père me conduisit, par l’escalier que nous venons de descendre, jusqu’à cette petite salle qui dépendait de son appartement particulier et où il avait coutume de serrer ses armes de chasse.
— Ici ! murmura Pierre saisi.
— Ici-même, acquiesça la jeune fille.
Puis elle se leva, fit quelques pas et s’arrêta à gauche du mur de la fenêtre, devant l’un des panneaux de chêne sculpté que l’officier avait remarqués en entrant.