— Elle ! ah ! Dieu !… jamais la pensée ne m’est venue d’être aimé d’elle… seulement… c’est ma joie, malgré tout, de l’aimer… Je ne la vois pas chaque jour, non… mais chaque jour je sais qu’il se pourrait que je la visse… Puis quelquefois, j’entends son pas, son rire, sa voix qui chante… Plus tard, j’espère qu’elle lira mon livre… je ne puis rien espérer de plus… rien.

Il s’arrêta.

— Pas même qu’un jour elle se montrera touchée d’un amour si profond, si fidèle ?

Antonin secoua la tête.

— Pas même, répondit-il, car elle ne le comprendrait pas, cet amour dont je vis et je meurs tout ensemble… et peut-être y verrait-elle…

Il hésita :

— … une offense, acheva-t-il.

— Ah ! fit mademoiselle de Champierre, tandis qu’une ombre passait sur son front, elle n’est pas…

— Elle n’est pas de ma classe, non mademoiselle, reprit Antonin avec une sorte d’emphase douloureuse. Elle est née, comprenez-vous… moi, je ne le suis pas ! Alors, je pourrais devenir aussi célèbre que M. de Voltaire que je continuerais à ne pas exister pour elle… Et elle épousera sans doute, — avec joie ou indifférence, qu’importe ! — un gentilhomme qui n’aura peut-être jamais eu d’ambition plus haute que d’assister au coucher et au lever du roi et qui considérera comme un honneur d’y faire métier de laquais… Ainsi est le monde !

— Je vous plains, répliqua mademoiselle de Champierre, les yeux fixés sur le papier de la chanson… mais, reprenons… ou plutôt, non… je suis fatiguée…