— Vous n’avez pas peur de moi, pourtant ? demanda doucement l’officier, en se rasseyant auprès d’elle.

— Non, soupira-t-elle, non… tout de suite, j’ai eu en vous une confiance… très folle… que rien, je crois, ne pourrait plus ébranler. Il me semble que vous devez mieux que moi juger de toutes choses… Et, cependant, quelle excuse trouver au rapt d’un enfant sans défense…

— Ce rapt qu’Antonin Fargeot s’est reproché comme un crime, sur son lit de mort, n’a pas été commis de propos délibéré, fit le jeune homme. Tout à l’heure, je vous ai raconté comment le pauvre maître de poésie avait renoncé à se faire justice lui-même aussi bien qu’à obtenir justice des autorités… Un grand découragement avait anéanti en lui toute énergie, toute ambition… Ses chers travaux de littérature et de philosophie ne lui paraissant plus que vains et sans portée, il les avait délaissés… Là n’était pourtant pas encore le terme de ses épreuves. Quelque temps après le mariage de… — c’est par vous que je connais, vous le savez, les noms mystérieux de cette étrange histoire — quelque temps après le mariage de mademoiselle Irène de Champierre, Antonin s’était senti si seul… et si malheureux dans sa solitude qu’il avait essayé de se créer de nouvelles affections, de nouveaux devoirs. Il avait épousé une jeune fille qui lui était inférieure, sans doute, sous le rapport de l’intelligence et de l’éducation, mais dont la bonté, l’honnêteté, le courage avaient attiré son estime… Bientôt, il perdit sa femme, puis l’enfant qui lui était resté de ce demi-bonheur trop court… Quelques jours après ce dernier deuil, comme il errait au hasard de sa songerie dans cette grande ville de Paris où il vivait seul, maintenant, d’hôtellerie en hôtellerie, très ignoré, très silencieux, ne se plaisant en aucun logis, ne recherchant la société de ses semblables qu’autant que l’exigeait la nécessité de pourvoir à sa subsistance, il oublia l’heure et minuit sonna avant qu’il eût pensé à la retraite… Sa songerie l’avait conduit, comme bien souvent sans doute, dans les parages de cet hôtel de Chanteraine-Champierre qui abritait la nouvelle existence de la bien-aimée d’autrefois, d’Irène, heureuse épouse, heureuse mère… Mais, ce soir-là, malgré l’heure tardive, un grand nombre de personnes couraient affolées suivant la même direction qu’Antonin Fargeot… L’hôtel de Chanteraine-Champierre était en flammes !… Bientôt le pauvre homme se précipita vers le lieu du sinistre et, arrivé là, il apprit simultanément qu’on venait de retirer de l’édifice incendié le cadavre du marquis de Chanteraine, puis celui de sa femme… et qu’on ignorait le sort de leur fils, un enfant de deux ans… Les secours étaient venus trop tard, les escaliers menaçaient de s’écrouler… Tout espoir était perdu… Antonin n’en demanda pas plus. Comme un fou, un halluciné, il s’élança dans la fournaise, ne sachant pas s’il souhaitait de mourir lui-même, parce qu’Irène était morte, ou de sauver l’enfant de celle qu’il avait tant aimée… Plus tard, il ne se rappela qu’imparfaitement ce qui s’était alors passé… La nourrice épouvantée avait quitté sa chambre à coucher en emportant le petit Gérard de Chanteraine et courait éperdument à travers l’hôtel, sans plus savoir trouver d’issue ; elle rencontra un homme qui semblait braver les flammes ou les ignorer, et elle lui confia précipitamment, avec l’enfant que ses bras ne pouvaient plus soutenir, un petit coffret d’émail, qu’elle avait pu sauver et qu’elle savait précieux…

— Oh ! Pierre, s’écria Claude, cette impression d’une grande terreur ressentie dans une maison en flammes, ce rêve qui troublait vos nuits d’enfant, c’était un souvenir !

— C’était un souvenir, oui, répéta Pierre.

Puis il reprit, continuant son récit :

— Antonin saisit l’enfant et le coffret et se jeta au hasard dans un couloir que le feu avait épargné ; bientôt, il s’aperçut que, malgré ses recommandations expresses, la nourrice ne l’avait pas suivi… Avait-elle tout à coup manqué de force ? était-elle retournée en arrière, follement, pour chercher un objet oublié ? Il ne le sut jamais. Il ignora toujours aussi, par quel prodige, à l’instant où l’immense escalier s’effondrait aux cris d’horreur de la foule, il avait pu, lui, le sauveteur inconscient, sortir de l’hôtel par une petite porte de service. Mais le même instinct qui l’avait dirigé, à travers tous les obstacles et tous les périls, vers l’air respirable, lui interdit alors de s’arrêter, et sa fuite éperdue ne prit fin que lorsqu’il eut atteint, loin de l’incendie, la fraîcheur d’une rue sombre et déserte… Là, une émotion terrible l’attendait encore… En se penchant sur l’orphelin qu’il avait sauvé et qui se cramponnait à lui, muet, sans larmes, Antonin Fargeot crut rencontrer des yeux déjà vus… les yeux de cette Irène de Champierre qui n’était morte pour le monde que depuis une heure, mais qu’il pleurait, lui, depuis longtemps. Une ressemblance qui lui parut frappante, chez cet enfant de deux ans…

— C’est vrai, murmura mademoiselle de Chanteraine… Vous avez les yeux de votre mère, vous avez aussi son sourire… Cette ressemblance, je l’ai vue tout de suite… D’abord, je ne me rendais pas compte… puis, brusquement, quand vous avez regardé le portrait de ma pauvre tante, j’ai été saisie… Et vous, vous avez aimé ce cher portrait, sans rien savoir, sans rien prévoir de la vérité !

— Oh ! Claude, c’était le portrait de ma mère… de ma mère à moi ! Comme je l’eusse aimée ma mère, Claude ?… Et mon père, vous ne m’en avez rien dit… vous me parlerez de lui ?…

— Oui, je vous le promets, répondit la jeune fille. Que de choses nous avons à nous dire ! mais continuez votre récit, mon cher, cher ami… Cette ressemblance ?…