— … Cette ressemblance qui n’est pas illusoire, puisque, vous aussi, vous l’avez observée, provoqua chez Antonin Fargeot une sorte de détente… Et le pauvre homme se mit à pleurer… Il pleurait sur la mort affreuse d’Irène, sur sa propre misère, sur le sort du petit enfant sans père ni mère qu’il tenait entre ses bras… et, le petit enfant, sentant confusément, sans doute, que cet homme au visage de douceur et de tristesse était bon et qu’il souffrait… l’embrassa soudain et le caressa pour le consoler… Alors, au milieu de tant de douleur, à l’heure même où la femme aimée venait de mourir, Antonin Fargeot eut un moment d’ineffable joie et le courage lui manqua pour se séparer aussitôt de l’orphelin, de ce fils d’Irène qui ne connaissait pas encore les distances sociales et qui baisait doucement de sa bouche innocente le « philosophe » que les laquais de son grand-père avaient chassé… Personne dans la foule terrifiée n’avait pu remarquer au milieu des flammes et de la fumée tandis que l’escalier s’écroulait et bientôt, avec lui, toute une partie de l’hôtel, le passage d’un homme qui s’était enfui, en courant, comme beaucoup d’autres à cette minute d’épouvante ; personne ne savait que Gérard de Chanteraine eût échappé à la mort… Antonin l’emporta à l’autre bout de Paris, dans une auberge où il se présenta vers le matin, comme un voyageur quelconque… Mais l’enfant, en proie à une fièvre ardente, semblait maintenant anéanti… comme s’il n’eût plus su trouver les quelques mots qu’il devait déjà connaître, il bégayait de temps à autre des sons inarticulés, de vagues syllabes qui n’avaient point de sens… Une grave maladie se déclara. Pendant plusieurs jours, la vie et la mort se disputèrent Gérard de Chanteraine, et quand la vie eut enfin triomphé, Antonin sentit qu’en rendant ce petit être à ceux qui le croyaient mort, à M. de Champierre peut-être, il allait perdre Irène encore une fois… Mais il ne trouva pas la force d’accepter ce nouveau déchirement… Et, après une suprême lutte, il consomma sa faute ; il la consomma en la raisonnant sans doute et je crois comprendre le travail qui put se faire dans son esprit.

» Rien du passé ne subsistait plus, après l’horrible crise, dans le cerveau de l’enfant. On eût dit que, revenant à la santé, Gérard avait recommencé une autre vie. Il avait fallu lui apprendre à marcher, il faudrait lui apprendre à parler…

» Antonin Fargeot garderait auprès de lui l’héritier des Chanteraine, l’élèverait comme il eût élevé le fils qu’il venait de perdre, il le doterait de tout le savoir qu’il avait lui-même amassé au cours de sa douloureuse jeunesse ; il le mettrait à l’abri des préjugés de race, il développerait en ce cœur vierge les instincts généreux et purs de l’être que la corruption sociale n’a pas encore touché, puis, quand il aurait fait de ce fils de noble un homme libre, conscient et respectueux de la dignité humaine, il le rendrait au comte de Champierre. Telle serait la revanche de l’amoureux bafoué ! Un jour, le grand seigneur avait jeté comme une injure à la face d’Antonin Fargeot le mot de philosophe ; ce serait bien en philosophe qu’Antonin Fargeot se vengerait du grand seigneur… »

» Mais les événements publics vinrent modifier ces projets. Il y eut un jour où Antonin put penser avec raison qu’étant donné l’état des choses, il était meilleur et moins périlleux pour l’enfant enlevé de s’appeler Pierre Fargeot que Gérard de Chanteraine… Vous connaissez la fin de cette étrange histoire. Je serais resté toujours Pierre Fargeot, non seulement si mon père adoptif n’avait pas été pris de remords à l’heure de quitter cette vie, mais encore si le plus extraordinaire des hasards ne m’avait permis de deviner, par déduction, un nom que la vue des objets impersonnels contenus dans ce coffret, n’eût pas suffi à me révéler… Mais, je vous ai connue, je vous ai aimée, mon ange, mon trésor !… Et il semble vraiment qu’en mourant, celui qui m’a élevé — oh ! si tendrement, Claude, avec tant de dévouement — ait pressenti, lui aussi, quelque chose de l’avenir quand il m’a dit : « Tu me pardonneras, peut-être, quand tu auras aimé… » Vous lui pardonnerez comme moi, n’est-ce pas, Claude ?

— Si vous voulez, concéda mademoiselle de Chanteraine. Il me semble que je ne sais plus haïr… Et pourtant, mon grand-père le duc de Chanteraine a pleuré amèrement la mort de son petit-fils, et pourtant si cet homme ne vous avait pas enlevé à votre famille, vous ne seriez pas…

— Qui sait ce que je serais ?… Rougissez-vous donc de ce que je suis ?

— Rougir de vous ! oh ! Pierre !

— Vous m’appelez encore Pierre ?

Claude sourit, et très bas :

— Je crois que pour moi vous serez toujours Pierre.